Au fil de l'eau, quelques lignes écrites.... On peut me retrouver sur mon site: http://regards.pierre-michel.fr
Cette femme était étonnante mais le souvenir qu'il m'en reste est effacé comme la présence qu'avec parcimonie elle nous prodiguait. Elle fut pourtant belle et grande dame. Racée. Je rêve devant une photo d'elle, prise sans doute dans les années vingt. L'allure est altière; l'habit élégant; très: la fourrure épaisse, le bijou rare mais étincelant. Quelque chose dans le regard d'à la fois narquois et inquiet fait que souvent je la regarde, essayant de comprendre le mystère de cette pose qui semble autant supporter les avanies passées d'un époux frivole - un charmeur certes, mais à la prodigalité dévastatrice - que deviner les tourmentes à venir.
Ici, sans que rien ne le vienne marquer ni le veuille provoquer, par la plus folle des nécessités ou le plus sage des hasards, se fait presque oublier une ligne de partage : en deçà, les minces ruisselets qui, ici, accumulent de quoi faire source, filent vers le sud en d’impétueux fleuves empressés d’épouser la chaleur des vignes qui octroieront à leurs eaux ce carmin si précieux des pays d’oc. Au-delà, des rus presque identiques plongent vers le nord en des lits trop sages pour ne pas s’évaser à la démesure des rêves qu’ils arrachent, des roideurs qu’ils engouffrent.
Il n’est pas de plus grande angoisse que celle de l’impuissance, de plus mutilante déréliction que cet éparpillement farouche du quotidien, qui, certes, vous divertit mais vous égare d’un même tenant, si loin à l’écart de soi, si traîtreusement à l’opposé de son destin !
Ainsi Hyménoptère était-elle affublée d’un époux, moins compagnon que comparse ; sorte de Sganarelle des basses oeuvres ! Non dénué de cette sagacité des êtres qu’une rougeaude propension à la bouteille camoufle passablement, mais ne rebute pas pour autant, il semblait projeter un ennui élégant sur le monde et les êtres, contaminant de désinvolture le moindre de ses élans. A le voir, engoncé dans ce calme feint qui trahissait mal une bouillonnante inertie, on eut difficulté à deviner qui, d’elle ou de lui, dans cette ligue imprévisible était moteur ou serf. On eut aisément pu le croire soumis tant il paraissait n’être là que pour assouvir ses caprices ou emportements ; pourtant, à quelque fissures de son silence, il semblait plutôt le grand ordonnateur de ses libations La parole rare, d’une modestie sentencieuse plus définitive finalement que le propos intolérant, le geste à peine esquissé sitôt retenu, il avait du moteur immobile d’Aristote cette propension rare d’attirer vers lui ceux et celles qui se cherchaient une voie comme s’il eût pu être un guide alors même qu’il feignait de n’en rien vouloir. Sorte de trou noir de la sincérité, ce marmouset bilieux ivre d’effacement, fou de retenue, agissait sur son entourage comme une tornade vertigineuse, un quasar improbable, presque invisible, aveuglant pourtant ; presque sclérosé, dans son affèterie à ne rien prétendre jamais, ni savoir faire, véritable aiguillon cependant de toutes les inhibitions.
Ces deux-là s’aimèrent-ils jamais vraiment ou plutôt ne se regardèrent-ils pas plutôt mimer l’odyssée funèbres de leur séduction ? Ils durent bien s’adorer aimer troquant tour à tour les places obvies d’acteur et de spectateur.
La récolte de la mandragore n’allait pas sans quelque risque. L’arracher sans précaution rendait fou tant les hurlements de la plante écartelait l’âme. Il leur fallut donc, préalablement, se nantir, comme la coutume le voulait, d’un chien que l’on condamnait par avance parce qu’il mourra de ne pouvoir supporter les hurlements d’agonie de la plante. Une corde attachée au cou de l’animal, l’autre extrémité à la racine de la mandragore assurerait l’arrachage sitôt le chien attiré par la nourriture qu’on lui offrait un peu plus loin.


