27 juillet 2006

 Posted by Picasa

25 juillet 2006


Car derrière moi, il n'y aura jamais eu que des morts; pas même des tombes. Tous, au moins, pressentent l'horreur du génocide; elle me sera d'autant plus douloureuse que sous la plume de mon grand-père elle se teintera de sueur et de sang. Mais pour le pré-adolescent que j'étais alors, ce fut d'abord cela: le vide et le sourire figé, presque forcé, dans les yeux des grands qui me protégeaient et se forçaient malgré tout à me faire aimer la vie. Quand je porte mon regard, il n'y a personne pour me dire les frasques d'un vieil oncle célibataire, ou les bougonneries d'une grand-tante acariâtre et autoritaire. Ma famille sans doute compte chez moi, comme chez d'autres, comme chez tous, quelque honteux secret qu'avec malice on dévoile une fois les protagonistes disparus; quelque amant mal caché dans un placard à la porte grinçante; une jeune fille rêvant trop d'amour qui aura flétri ses romances dans un hymen vite arrangé; peut-être même un violoniste virtuose comme les familles juives savent si bien les sécréter quand les familles chrétiennes lui préfèrent la notoriété d'un médecin ou la morgue d'un militaire. Il me plaît d'imaginer que dans cette lente hérédité de commerçants avides et de marchands de bestiaux hâtivement dégrossis, s'intercala probablement un rabbin ou un demi fou ratiocinant dans les campagnes l'avènement imminent du Messie.
Comment croire que pas un seul de ma lignée ne fût assez adorateur de cette belle république qui sut nous émanciper pour ne pas succomber aux délices politiciennes ?
Mais ceux-là, s'ils existèrent jamais, sont morts deux fois de n'être plus rappelés à la mémoire de personne.
Oh ! je mens bien un peu: il est vrai que mon enfance fut marquée par la visite obligée à une arrière-grand-mère si vieille. si discrète qu'elle s'était rapetassée sur elle-même; tellement pâle que la mort même feignit un moment de l'oublier.
Cette femme était étonnante mais le souvenir qu'il m'en reste est effacé comme la présence qu'avec parcimonie elle nous prodiguait. Elle fut pourtant belle et grande dame. Racée. Je rêve devant une photo d'elle, prise sans doute dans les années vingt. L'allure est altière; l'habit élégant; très: la fourrure épaisse, le bijou rare mais étincelant. Quelque chose dans le regard d'à la fois narquois et inquiet fait que souvent je la regarde, essayant de comprendre le mystère de cette pose qui semble autant supporter les avanies passées d'un époux frivole - un charmeur certes, mais à la prodigalité dévastatrice - que deviner les tourmentes à venir.
J'ai beaucoup de mal, c'est vrai, à relier cette image altière à celle de cette vieille dame, menue, tout anguleuse, qui nous recevait, de son divan, mon frère, mes parents et moi, son seul reste de famille, dans une position que j'eusse aimée hiératique; qui était seulement brisée.
Cette femme était rentrée seule à la Libération. Veuve dès avant guerre elle avait perdu ses deux fils, ses frères, sa sœur surtout. Seule, elle s'était installée dans un hospice de vieillards, préparant une mort qu'elle escomptait rapide. Elle attendit longtemps; trop longtemps !
Je n'ai gardé aucun souvenir des conversations qui se tinrent alors et qui d'ailleurs ne me concernaient pas. Pour l'enfant que j'étais, ces visites dominicales préfiguraient les musées que je ne fréquentais pas encore. Je n'aime toujours pas ces cimetières. Non que j'eusse peur de cette femme: elle n'était pas effrayante, tout juste effacée, presque gommée par le temps, la souffrance et l'oubli. La visiter c'était comme la transfuser, lui inoculer un peu de notre sève qu'elle asséchait pourtant si vite. Réalisait-elle qu'en réalité sa présence nous vieillissait prématurément? Je sais maintenant qu'en ces instants, je restais sagement assis sur ma chaise, trop sagement pour mon âge, attendant que le cérémonial s'achevât où le mystère avait sa part que je ne désirais même pas soulever .
Mon mensonge était bien mince: une vieillarde assise; une boîte en fer blanc d'où elle extirpait à notre intention un carré de chocolat blanchi d'avoir trop tardé à être dégusté: parfois, une madeleine rance et durcie, mystérieusement associée pour moi à une lancinante odeur de vieux et de naphtaline.
Proust faisait surgir un univers entier de sa tasse de thé: mais, pour moi, la madeleine aura toujours cette détestable odeur de mort.
Une seule fois elle accepta d'aller se promener en notre compagnie. D'un pas lent et lourd de vieillarde écrasée par le destin, noircie par le veuvage, elle parcourut les quais de l'Ill, encore calmes à cette époque. C'était en automne; les feuilles flétries jonchaient déjà le trottoir que nous aimions froisser de nos semelles traînantes. Cette petite dame portait chapeau plat et rond à voilette, que personne n'arborait plus depuis vingt ans. La voilette surtout m'intriguait: je ne savais si elle se cachait ou si elle s'était volontairement enfermée derrière son petit grillage synthétique. Son renard surtout m'inquiétait, qu'elle portait autour du cou. La mort, toujours!
Elle était la dernière qui eût pu témoigner d'un monde à jamais enseveli sous les cendres. Elle mourut avant que je puisse l'interroger. Je doute d'ailleurs qu'elle eût accepté de parler tant elle avait renoncé à appartenir au monde de ceux qui espèrent encore un avenir.
Mon père, bien sûr, aurait pu témoigner; eût du transmettre l'impossible message. Mais, toujours, il se mura dans le silence, gardant par gêne ou par pudeur son trop plein de souffrances, laissant filer en d'épisodiques cauchemars des cris qui déchirèrent mes sommeils d'enfant. Il se tut tellement qu'aujourd'hui encore je ne sais de lui que ce que d'autres - ma mère surtout - voulurent bien me confier. Mon père, secrètement, désirait que son histoire ne commençât qu'avec ses enfants. Il ne put tout gommer; il y parvint presque !
Il se tut tellement que j'appris tardivement notre judéité à laquelle d'abord je ne pus donner aucune signification. Ce qui aurait du me donner une souche, m'était ravi, dès l'origine. Je ne crois pas m'être jamais relevé de cette castration-ci. Un père toujours s'érige en modèle que l'enfant toise avec fierté. Mais le mien avait honte, sans qu'il en eût nécessairement conscience. Honte de ce qu'il était, de ce qu'il avait fait, ou répugné à faire. Décidément, la marque nazie était si profonde en sa chair que spontanément il avait cherché à biffer toute judéité en lui comme en ses fils.
Le juif en lui chercha à se prolonger dans ses fils, mais d'emblée, il leur barra le passage qui sépare la mort de la vie !


Trois fois j'aurai ainsi été marqué par l'aléatoire et le mélange. Né alsacien, je sourde d'une terre qui n'existe que de son hésitation nationale. Né juif, j'appartiens à un peuple à la fois déterminé et impuissant qui jamais ne put graver l'écorce terrestre d'aucune empreinte. Né de juifs survivants, j'appartiens à une souche déracinée qui s'éloigne et se meurt.
Tous, nous cherchons nos racines; au besoin les inventons-nous! Il y a de l'instinct là-dessous. Non pas celui grégaire par lequel nous assouvissons notre faiblesse, en nous calfeutrant dans la meute. Il est vrai que le troupeau est rassurant! Et qu'il est confortable d'être de quelque part! Mais il faudrait être sot pour oublier jamais que le clan sait être meurtrier et passablement terrifiant. Non! Cet instinct-ci n'est pas bestial. Il est de l'âme et non du corps. Il révèle plutôt la sublime nostalgie de l'être que l'engourdissement des chairs.
Quel est le citadin qui ne regarde avec une ironie mêlée d'envie la communauté villageoise se rendre à l'église, le dimanche matin ? Qui ne comprend que derrière la parole religieuse évidente, s'insinue plus profondément encore qu'elle est inconsciente, l'adhérence au sol et aux hommes? Il n'est pas de communauté sans communion et rien n'a encore remplacé ce que la religion a désormais désappris de transmettre.
Je sais aujourd'hui qu'il n'est pas de grandeur d'âme sans amour de l'homme dans l'homme, si frustre ou rugueux soit-il. Ce qui manquait à l'ancestrale adhésion n'était pas la fierté d'être d'ici et de maintenant, mais seulement le respect de ceux qui par hasard avait échoué de l'autre côté; de l'autre côté du village, de la barrière ou de la frontière.
D'instinct, nous cherchons à être reconnus pour ce que nous sommes et non pas seulement pour ce que nous faisons ou possédons. J'aime dans le regard de l'autre ce qui m'incite à en devenir l'interlocuteur.
La parole métamorphose et nous exhausse. Je sais de vieilles légendes juives racontant l'effroi des animaux devant l'avènement de cette bête curieusement dégingandée que Dieu venait de créer; je sais surtout combien la Parole divine subitement nous extirpait de la forêt.
Il y a de la grandeur dans la parole que l'on adresse: même vulgaire, même banale, elle retient encore dans son sein quelque chose de l'écho créateur. Nous parlons trop et mal, sans doute; mais cette médiocrité vaut encore mieux que le crépitement des armes ou le silence du dédain. Nous écrivons plus rarement, mais la difficulté même de la plume à enjoliver la page, en souligne le sacré.
Mon grand-père de qui tout m'éloigne - l'époque, la formation, la pensée tant philosophique que politique- était pourtant, comme moi, en quête d'une source où il pût étancher une soif d'être. Je crois deviner qu'il se désaltéra au moment le plus sombre de sa vie, le plus terrifiant de l'histoire humaine. En écrivant, il espéra entamer avec son fils un dialogue qu'il fut toujours impuissant à seulement esquisser; il rêvait peut-être de le prolonger à sa descendance.
Aujourd'hui encore, je ne puis lire ses lignes sans trembler d'émotion et de honte. Pourquoi donc cette histoire qui me regarde de si loin me mine-t-elle ainsi ?
Auschwitz qui pour nous signifie l'impardonnable et empêche à jamais qu'on prononce encore le nom d'homme avec fierté, Auschwitz fut aussi pour quelques-uns une formidable révélation. Ceux qui mouraient là, échoués des quatre coins de l'Europe, détritus d'une grandeur insensée, ceux-là qui tentèrent souvent les formes les plus radicales de l'assimilation, mesuraient dans leurs plaies purulentes l'échec total de leurs démarches; la vanité de leurs espérances.
Enfin, ils découvraient qui ils étaient !
Partage


Le point est imperceptible, vraiment. Un plateau étroit, couvert de ces prairies chatoyantes de simple verdeur à faire s’ébaudir les plus fringants troupeaux. Plat et calme, sans d’autre bruit que ce grésillement fracassant que fait retentir l’éternité quand elle paraît surgir des entrailles de la glaise ou des confins de l’univers, espace étroit au temps si étale, comme engoncé dans l’étroite vallée dessinée par le rideau moiré de monts si timides qu’ils s’achèvent humblement en rotondes collines, l’endroit est remarquable pourtant qui trace la ligne pliant le monde en deux, comme un papier sitôt ciselé.
Combien en ai-je rêvé de ces espaces insolites à force d’être banals, une trappe ici, un miroir là, qui, moins que de tracer une ligne de partage, ouvriraient au contraire le passage, j’allais écrire le basculement vers l’ailleurs, vers l’autre ; cet avers d’ici où tout fût contraire voire seulement différent, où tout fût mêlé voire emmêlé, où les brebis eussent désappris de bêler et les chiens d’aboyer pour les mieux rassembler ; où, plutôt, ovins et canins, dans le même maelström épais effilocheraient à la mesure de leurs inerties une identité toujours instable. J’ai rêvé, c’est vrai, de ces espaces qui conjugueraient notre impuissance de ces temporalités toujours plus figées, à la mesure de leur épanouissement. J’ai rêvé, oui, de ces espaces au temps mêlés où se mesureraient le lien et la déchirure car le temps justement à la fois tranche et s’écoule.
Ici, sans que rien ne le vienne marquer ni le veuille provoquer, par la plus folle des nécessités ou le plus sage des hasards, se fait presque oublier une ligne de partage : en deçà, les minces ruisselets qui, ici, accumulent de quoi faire source, filent vers le sud en d’impétueux fleuves empressés d’épouser la chaleur des vignes qui octroieront à leurs eaux ce carmin si précieux des pays d’oc. Au-delà, des rus presque identiques plongent vers le nord en des lits trop sages pour ne pas s’évaser à la démesure des rêves qu’ils arrachent, des roideurs qu’ils engouffrent.
Pourquoi cette infinie gouttelette sourdant du sol, s’achèvera dans la Mer du Nord plutôt que dans la Méditerranée, je l’ignore ! Je sais seulement qu’il en des lieux comme de ces temps qui percent ou comblent notre existence.
L’instant, lui aussi, se laisse malaisément percevoir. Il en est de lui, comme de cette ligne d’horizon, qui toujours définit notre visée, mais inlassablement se soustrait à nos mains trop avides. Il est la forme que prend notre présent, toujours ôté sitôt qu’approché. Je ne sais si le temps change, comme on dit, ou que nous changions en lui, je sais juste qu’il ne se décline que deux fois. Au futur, il dessine les formes de notre vanité, parfois de notre fatuité ; au passé, les subsides de nos regrets ou de nos amours. Entre les deux, rien ou presque, cette tempête silencieuse qui nous traverse et nous étreint.
Tel marche, serein, dans la forêt en quête de son silence ; tel autre s’agenouille et embrasse son enfant avide de babils : les deux franchissent sans le savoir la ligne qui partage l’être. Où deviner l’adret, où dénicher l’ubac ? Où, dans ces monts presque inassouvis du désir, repérer le soleil offert ?
Là, au ponant, percluse d’amours effritées, de rêves forgés et de terre labourées, il est une ligne où la sagesse le dispute à la patience et le rêve au désir. Là, il faut s’asseoir et miraculeusement s’émouvoir des couleurs égayées que l’aventure, au pénultième arpent sait encore croquer. Pleurer devant l’accomplissement bientôt offert, non pour s’en attrister que pour s’en repaître pour la promesse renouvelée.
Ici, au levant, gourd de tant de jeunesse accumulée, de fougue brouillonne, la même ligne jette, de part et d’autre, le geste avaricieux et l’alvéole de l’être. Ici, il faudrait, mais le bras si impatient le permettra-t-il jamais, il faudrait oui ! s’asseoir plutôt que de brusquer sans cesse l'ardeur de l’avenir, s’agenouiller et scruter, l’immarcescible seconde où le soleil dénudera, comme aux confins des origines, les éclisses liminaires de ses lueurs.
Aux confins de la sagesse et de la puissance, gît cette ligne-là, comme si l’une et l’autre ne se pouvaient rejoindre qu’en cette parousie improbable, qui ne gît ni au mitant, ni aux bordures de nos pas, mais dans cette lente bourrasque qui nous entraîne tous, où sans y prendre garde le futur sitôt qu’entraperçu, s’effrite déjà dans l’histoire. Cette ligne, nous traverse, comme si nous n’étions, nous-mêmes que cet espace plié d’entre le Nord et le Sud, écartelés de désirs et de craintes, de torpides espérances, ou de froidures évites.
Elle qui traverse, incontinent mon chemin, ploie sans même le croire, la quadrature des projets, des désirs et des monotonies. La raison si bien trempée qui fit dessiner l’ordre, pulvérise la roide crainte en autant d’ions oniriques que d’atomes erratiques. Le sage ordonnancement explose, et le torrent, fougueux semble défier la ligne et vouloir inverser l’ordre.
J’aime, oui, ces lignes, de ne les voir jamais, de les redouter en même temps qu’esquisser, pour la pliure de l’âme qu’elles exigent, pour le renversement qu’elles imposent. Celle-là, eût pu longer la ligne, et j’eusse pu ne pas même l’apercevoir. Mais il en est des lignes comme des fronts, sitôt plantés, sitôt pourfendus.
Il en est, ainsi, des instant, profonds comme des abysses infinis, où l’être exorbitant semble devoir s’engloutir, mais où l’enfouissement même, miraculeusement, métamorphose la révélation.
L’être décidément s’enorgueillit où il est au plus ténu : aux bordures presque effilochées des tissus, aux arêtes sournoises des crêtes trop fières pour ne pas défier les cieux. La ligne n’est jamais droite : trop féminine, elle est à la jointure ce qui à la fois sépare et recueille, la statuaire accomplie de l’ambivalence de l’être.
J’aime que la pensée et le temps ourdissent ainsi leur improbable complot pour dessiner ce ruissellement sempiternel où ce qui sépare miraculeusement revigore ce qui unit.
Pour autant qu’elle le puisse et veuille encore, la ligne est d’amour et l’être qui s’y niche, prêt à bondir, à tout bousculer, à tout embellir, prompt à briser et édifier, à gommer et esquisser, et tout uniment, rassembler Nord et Sud, Occident comme Orient, cet être, oui, ne saurait porter d’autre nom que le tien.

23 juillet 2006





Hyménoptère et mandragore

Détourne ton regard, que je respire
avant que je m’en aille et ne sois plus
Ps 39, 14
1

Elle n’avait assurément pas l’air de ce qu’elle était ; figure altière et féminité triomphante, mais était pourtant ce qu’insensiblement elle énonçait. Non qu’elle fût comédienne ; seulement de cette race, volontiers charmeuse, qui rode envoûtant sa proie de quelque minauderie sagace tout en assénant la sage parole de qui a de l’expérience.
Assez grande pour une femme de sa génération, elle promenait son regard complaisant sur le monde comme pour mieux souligner qu’elle en mimerait la soumission. Le cheveu rare et négligent en dépit des soins qu’elle y mettait, le visage faussement rond trahissant imperceptiblement quelque angulosité d’esprit, sa paralysie à souffrir un chemin qui ne la rejoignît point, le sourire à peine esquissé où la commissure des lèvres suggérait plus que n’avouait, une générosité qu’elle ourdissait comme autant de rets ; une réelle impuissance à rire comme si les lèvres se figeaient pour mieux refouler toute fraîcheur d’âme, ou qu’elles fussent rétives à ne pas contrefaire le sous-entendu menaçant. Oui, son sourire faisait peur tant il annonçait l’imprévisible, tant l’aménité feinte suggérait l'intrusion probable ! Les yeux, surtout, ronds mais étonnamment engoncés dans leur robuste orbite, ces yeux qui ne vous regardaient jamais ou seulement de manière obvie, ces yeux qui démentaient le sourire, démontaient la bienveillance, traçaient insensiblement les prolégomènes de la traque future. Cette femme avait d’Artémis le charme farouche des origines, la propension sauvage aux battues sanguinaires qu’une pureté feinte rendait presque aimable, mystérieuse assurément.

2


Pourquoi parler d’elle sinon pour souligner cet instant rare où la puissance confine au délitement ?
L’espace s’était ouvert et les lendemains sans pour autant être innocents semblaient enfin s’ouvrir à la promesse de l’accomplissement. L’espace s’était apaisé ainsi, à l’écart des turbulences et des angoisses parce que l’age enfin advenait où la main sarclant avec sérénité une terre encore bourrue mais prompte désormais à porter ses fruits, pourrait enfin de l’homme mesurer l’effort et honorer la dignité.
Il n’est pas de plus grande angoisse que celle de l’impuissance, de plus mutilante déréliction que cet éparpillement farouche du quotidien, qui, certes, vous divertit mais vous égare d’un même tenant, si loin à l’écart de soi, si traîtreusement à l’opposé de son destin !
Le paysan n’aime l’hiver que pour la promesse que portent les frimas d’éclosions futures et sa joie demeure, au-delà de sa peine, quand au temps de la récolte, il entrevoit le prix durement honoré que sa main aura payé à la fécondité.
Il en était là de sa route, au mitan de sa vie, ne redoutant rien de son passé, mais l’irrépressible besoin d’enfin accomplir ce qui jusqu’alors avait été, croyait-il, seulement retardé par l’écot qu’il dut acquitter à la vie. Ecartelé entre la fécondité qu’il devait à sa descendance et l’effort que ré-clamait la terre, sans doute avait-il le sentiment sourd mais obsédant qu’il ne pourrait œuvrer qu’à l’écart des siens, sitôt leur route tracée. Peut-on jamais être fécond ici sans être stérile là ? Peut-on labourer les champs au milieu des siens ? Il n’y était en tout cas jamais parvenu et le doux babil de ses enfants, à chaque fois, avait asséché sa plume, comme si la terre ne pouvait être féconde en même temps que la mère.
Le poète chante une vie que pourtant il embrasse si maladroitement ! le philosophe ratiocine les sens ambivalents de l’essence humaine sans parvenir jamais à les faire chanter en son âme ! le paléographe gratte le palimpseste dans le fol espoir de traquer sous l’indigence d’un verset ce qui fut celé depuis les origines du monde, désapprenant dans cette maussade excavation du passé à se réinventer un avenir. Tous trois tentent l’impossible ouvrage mais esquivent la vie !
Sans doute est-il, quelque part, un passage, improbable et presque effacé, une venelle oubliée, qui du sens mène à l’être, mais je ne suis pas certain que la vérité ne tienne plutôt dans les mains calleuses du laboureur qui sait de la sueur et de la glaise enfanter le surgeon ! Je sais juste que convoquer l’être a un prix que sueur et angoisse ne résument pas !

3
Magog


Elle s’était approchée, toute de faiblesse contrefaite, en demande d’amitié, de présence en tout cas ! L’age aidant, une séduction de plus en plus laborieuse lui avait fait pressentir combien les rives automnales ne seraient plus bercées des mêmes délices : le vertige toujours émoustillé d’encore pouvoir circonvenir quelque fraîche innocence lui était désormais interdit ou devait se solder d’un tel effort qu’elle déclara y renon-cer, non sans quelque torve nostalgie, d’ailleurs.
Elle se repliait sur ses terres, comme une épouse recluse dans quelque couvent par l’ombrageuse dignité d’un époux bafoué mais certainement pas comme un voyageur las de trop de découvertes, empressé de métamorphoser ses passions en sagesse automnale. L’amer renoncement qui l’avait conduite ici, otage de sa peur, démentait si parfaitement son discours de sagesse, qu’il fallait être naïf pour ne pas redouter l’éveil impromptu d’un désir qui ne manquerait pas de s’aller verser ailleurs, mais avec la même rage de vaincre ou convaincre ! Sous les gestes si naturellement empreints de lenteur et de méticulosité, par quoi elle ornait là une porte, ici une armoire, derrière le souci de nicher quelque beauté sur la rustique roideur des espaces qu’elle habitait désormais, on aurait pu imaginer la grandeur d’une âme se préparant à parcourir l’ubac de ses rêves. Mais il n’en était rien tant ce sourire narquois qu’elle ne maîtrisait plus démentait la tempérance pourtant proclamée.
Assurément elle était son avers : lui piaffait de la joie d’accomplir ; elle trépignait de ne plus circonvenir. Elle ne résista pas longtemps aux inclinaisons intimes ! Lui, dans son impuissance à saisir les choses et les êtres, dans son incapacité à imaginer le pire, s’en remit à la bonne foi, et laissa s’effondrer autour de lui la forteresse qu’il croyait imprenable, s’effriter le rempart qu’un simple sarcasme suffit à effriter.
Ils ne partageaient rien, mirent tout en commun, cependant ; sans coup apparent férir, sans qu’il y prît garde ; par la force de ces choses que par lâcheté on laisse faire. Elle avait du entrevoir la fissure, elle s’y engouffra : la traque pouvait commencer dès lors.
Mais il n’est pas de chasse sans rabatteur, pas de séducteur sans valet, non plus que de monarque sans cardinal.
Ainsi Hyménoptère était-elle affublée d’un époux, moins compagnon que comparse ; sorte de Sganarelle des basses oeuvres ! Non dénué de cette sagacité des êtres qu’une rougeaude propension à la bouteille camoufle passablement, mais ne rebute pas pour autant, il semblait projeter un ennui élégant sur le monde et les êtres, contaminant de désinvolture le moindre de ses élans. A le voir, engoncé dans ce calme feint qui trahissait mal une bouillonnante inertie, on eut difficulté à deviner qui, d’elle ou de lui, dans cette ligue imprévisible était moteur ou serf. On eut aisément pu le croire soumis tant il paraissait n’être là que pour assouvir ses caprices ou emportements ; pourtant, à quelque fissures de son silence, il semblait plutôt le grand ordonnateur de ses libations La parole rare, d’une modestie sentencieuse plus définitive finalement que le propos intolérant, le geste à peine esquissé sitôt retenu, il avait du moteur immobile d’Aristote cette propension rare d’attirer vers lui ceux et celles qui se cherchaient une voie comme s’il eût pu être un guide alors même qu’il feignait de n’en rien vouloir. Sorte de trou noir de la sincérité, ce marmouset bilieux ivre d’effacement, fou de retenue, agissait sur son entourage comme une tornade vertigineuse, un quasar improbable, presque invisible, aveuglant pourtant ; presque sclérosé, dans son affèterie à ne rien prétendre jamais, ni savoir faire, véritable aiguillon cependant de toutes les inhibitions.
Le cheveu court, mais dru encore, négligemment rasé pour offrir au visage boursouflé par le désir éteint quelque chose de cette asthénie monacale qui contrefait le renoncement aux mirages temporels, qui esquisserait la sortie des passions, et le sacrifice vers quelque essentiel difficile à définir.
Magog ressemblait en ceci à Hyménoptère qu’il ne semblait pas ce qu’il était. Ils formaient un invraisemblable couple que tout démentait mais qu’un inavouable pacte sardonique liait : arrivés ici pour se repaître d’un repos mérité, ils dessinaient une sérénité lourde d’avenir, une flegmatique propension à affûter des armes qu’on devinaient promptes à sortir de leurs fourreaux. Nul ne pouvait deviner quand, las de tant de prolégomènes, ils s’iraient minutieusement préparer la battue qui enfin donnerait un sens à leur exil, leur offrirait la proie qui enfin justifierait l’hypostase de tant de patience.

4
Le triangle malin


Il n’est pas de prédateur sans proie et si celui-là survit d’écarteler celle-ci, sans doute cette dernière entretient-elle avec le braconnier une inavouable connivence dont il faut bien que je vous parle
Ce jour-là, mais n’était-ce pas un soir, ils décidèrent d’entamer leur coupable manœuvre. Une année durant, ils se retinrent menant chaste silence, bravant calme tempête. Accommodant leur repaire, affûtant leurs lames, ils avaient su s’allier les services innocents d’une âme généreuse, ivre de reconnaissance, superbe de générosité humiliée.
A la croisée d’un chemin qu’elle ne parvenait à dessiner sans ronger derrière elle les attaches qui la reliait aux vivants, Iphigénie avait toute l’apparence du cheminement heureux, toute la noirceur d’une béance inavouée, toute la rage de n’y point succomber. Flouée par des maternités précoces, rongée de certitudes que le destin lui permit de seulement asséner, jamais de réaliser, elle avait de l’innocence la croyance que la volonté toujours pût suffire à accomplir ; de la jeunesse, l’intempérance et l’impatience ; de la maturité, la sombre crainte d’une échéance fatale qui n’autorisât plus ni sursis ni compromis. Au creux de son angoisse, la certitude qu’il était temps désormais, temps d’être par soi-même, temps de tracer sa propre route plutôt que de préparer l’excursion des autres et les regarder seulement partir. Prompte à tout envol, elle succomba complaisamment aux sirènes lui promettant amours et délices dont son ombrageux passé l’avait privée.
C’est sur elle qu’ils jetèrent leur dévolu : pour sa rage de séduction ! Car ce couple infernal se survivait dans ses dévastations : incapable de se nourrir du regard qu’ils se portaient, parce que depuis longtemps ils ne se voyaient plus ; impuissants à dessiner un avenir vers quoi projeter ensemble leur yeux, ces comparses vaquaient l’un à l’écart de l’autre, lui aiguisant l’habileté de ses mains à quelque bricolage qui maintenait sa vigilance et consolait son intelligence désormais défaillante ; elle vautrant sa nostalgie dans un lit trop grand pour l’exiguïté de ses rêves que d’opportunes céphalées voilaient malaisément.
Qu’il est difficile de s’inventer un avenir quand jamais on ne se sera désaltéré qu’à l'intempérance de soi, qu’à la contemplation égotiste ! Qu’il est douloureux de n’avoir plus à se repaître que des ultimes rémanences d’un orgueil bafoué par les flétrissures du corps, d’éphémérides tellement enfouies sous l’impuissance à renoncer jamais à l’exultation que les viscères cessent pourtant d’étayer. Comment être quand on n’a jamais vécu que sous la défaillance extatique de l’autre ?
Ces deux-là s’aimèrent-ils jamais vraiment ou plutôt ne se regardèrent-ils pas plutôt mimer l’odyssée funèbres de leur séduction ? Ils durent bien s’adorer aimer troquant tour à tour les places obvies d’acteur et de spectateur.
Eperdue adoratrice de Don Juan dont elle répétait depuis des lustres les antiennes pédagogiques sans réaliser qu’à se caricaturer ainsi, elle insultait la quête pour la souiller dans la chasse, Hyménoptère excellait à confondre débauche et charme : trop soucieuse d’elle-même, trop inquiète d’en augurer les défaillances, elle ne s’apprêtait d’atours flamboyants que pour tester sa puissance. Sans doute n’aimait-elle qu’elle-même et si elle eût pu se séduire elle-même, sans doute sans fût-elle contentée. Malheureusement pour elle, rongée par les doutes lancinants qu’accusaient les ridules obscènes de son visage si las, sa poitrine défaite par tant de fierté bafouée et cet irrépressible besoin de s’aliter pour mieux fuir la jeunesse des jours, elle n’avait plus, des armes de la séduction, que les louvoiements fouailleurs du désespoir.
Magog, quant à lui, engoncé dans ses rêves de puissance, écartelé par cette asthénie chronique qui le condamnait à plutôt se repaître des plaisirs des autres, le séquestrait à l’ombre du miroir, dans cette posture ridicule du satyre ankylosé de ses propres torpeurs.
Elle se devait de vampiriser l’albe innocence pour rassurer sa féminité étiolée ; il lui en fallait la fantasmagorie pour seulement rêver d’une jouissance que sa débile constitution lui interdisait. Liés par cette infernale dépendance, incapables de se nourrir l’un de l’autre, ils se devaient dénicher une proie. Ils l’avaient trouvée !


5
La mandragore


De vieux récits, qu’atteste un verset de la Genèse, prétendent que la mandragore était le fruit de l’arbre de la connaissance auquel succomba Adam sous la pression si féminine d’Eve. Dotée de pouvoirs infinis, la mandragore aurait notamment la vertu de féconder la femme stérile, et de porter chance et richesse. S’il fallait quelque courage non pour la cultiver, mais pour la cueillir, il n’en reste pas moins que la mandragore, pour ces racines où Dieu a mis le signe même de l’homme et de la femme, était bien l’artifice par quoi ce couple infernal s’allait pouvoir transcender et conjurer enfin l’étroite adynamie où leur perverse passion les avait reclus.
L’abject rituel allait pouvoir débuter.
La récolte de la mandragore n’allait pas sans quelque risque. L’arracher sans précaution rendait fou tant les hurlements de la plante écartelait l’âme. Il leur fallut donc, préalablement, se nantir, comme la coutume le voulait, d’un chien que l’on condamnait par avance parce qu’il mourra de ne pouvoir supporter les hurlements d’agonie de la plante. Une corde attachée au cou de l’animal, l’autre extrémité à la racine de la mandragore assurerait l’arrachage sitôt le chien attiré par la nourriture qu’on lui offrait un peu plus loin.
Ce serait un soir, aux éclats de la lune pleine. L’officiant préparera le rituel de longues litanies incantatoires, tout juste accompagné d’une jeune fille, figure emblématique de la fécondité ! Il tracera à l’aide d’une lame acérée trois cercles autour de la mandragore.
N’allons pas chercher plus loin pourquoi, subitement, cet adulation immodérée pour la race canine ! Ils avaient désormais avec eux, femme, chien : rien ne s’opposait plus à l’arrachage de la racine magique qui leur conférerait enfin cette puissance qui leur faisait tant défaut !


6
L’invasion


Iphigénie, tout envoûtée qu’elle était par ce qu’elle crut reconnaissante amitié, n’eut de cesse de chercher encore et toujours à leur complaire. Rien n’était trop beau, rien ne leur était suffisant et dut-elle leur concéder l’ultime, qu’elle l’eût assurément offert pour prix de cet éden où elle s’imaginait enfin aborder.
L’écot est toujours lourd à payer pour des vœux que l’on croit éternels ! La novice le sent à peine, la duègne le supporte de silence. Il n’est pas de nouveau monde, nulle part : celui qui croit accoster sur des terres nouvelles, incruste tellement les fragrances de ses racines qu’il en pollue jusqu’aux rêves, qu’il en dévoie jusqu’aux vertus. Colomb détruisit les Amériques à l’instant même où il les inventa. Il n’est pas de table rase, jamais tant le passé gourmande l’avenir.
La racine infâme avait accompli son œuvre impie : insensiblement, au gré de ripailles volubiles, d’extravagantes bacchanales où les palabres évidés, tournoyaient comme plume au vent, au prix d’incursions de plus en plus fréquentes drapée d’invites innocentes, ils prirent possession de son âme et de ses biens, se payant jusqu’à l’ironie de l’hospitalité !
Je compris enfin par quelles perfidies on parvenait ainsi à conjuguer si magnifiquement les deux significations de l’hôte : le pacte est sourd, l’extase charmante par quoi sans même qu’on puisse s’en apercevoir, celui que l’on accueille, subitement vous reçoit parce qu’il a fait de vos terres le champ de ruine de ses fulgurantes vanités. Alors il n’est plus seulement dans l’étymologie que l’hôte recoupe l’ennemi : non que la puissance de l’amitié parvienne à ce point à convertir la haine, mais au contraire que la dévotion offerte lors de ces lectisternes infâmes parvînt à assiéger si abruptement la citadelle qu’elle en vienne à s’abandonner cruellement aux suavités félonnes du conquérant.
La muraille se fissure, s’effrite et pourfend : il n’est plus d’intériorité non plus que d’intimité et l’espace ainsi offert non sans obscénité, tout juste scandé par le feule bravache du vainqueur, vous devient odieux pour ceci même que vous y aurez aimé.
Etranger parmi les miens, proscrit en ma propre demeure, ma terre tarie par tant de foudres, il ne me restait plus qu’à fuir, piteusement ; ne supportant ni ne le voulant ces vagissements funestes ! Relégué en bout de table à la place de l’invité, chassé de ma couche, tout juste supporté pour les prébendes que j’abandonnais à l’ordonnancement de ces ripailles, j’étais l’intrus. L’ennemi ou le tortionnaire.
L’espace n’est ni un volume abritant le monde des êtres et des choses, ni cette expansion infinie que les physiciens se complaisent à penser ! Non, l’espace est plat pour n’être pas, et se retourne tel un gant pour vous précipiter, là, dans la trappe des noirceurs infinies, de l’autre côté du miroir où rien ne ressemble plus à rien d’imiter obséquieusement les affres du réel.
Soudainement, l’espace, sans âme, sans joie ni chaleur, ressemblait aux silences de Magog, aux hébétudes de la brachycéphale languide.
Il ne restera plus bientôt à ce couple sardonique qu’à étouffer Iphigénie sitôt qu’elle ne leur servira plus de rien, ou que, les délices épuisées d’une conquête trop aisée ne suffisant plus à assouvir leurs méphitiques passions, les deux comparses n’entreprennent de circonvenir d’autres faiblesses ; d’insulter encore l’amitié.
Et je souffre pour Iphigénie qui y perdra désir; jusqu'au souvenir du désir.

13 juillet 2006

Pierre-Henri publie:
le couronnement d'un grand travail autour de la Commune.
L'homme le plus pacifique s'enquiert d'un général: c'est toute l'ambivalence de l'humanisme!
De belles pages, à l'écriture ciselée, efficace toujours élégante.
Merci à toi pour cette grande recherche.

Posted by Picasa

12 juillet 2006


Regarder alentour et pourtant ne rien voir
Goûter les fruits offerts, désoler l’insipide
Vouloir saisir les mains offertes, sitôt fermées
Ne plus risquer des corps que les blessures muettes

Ecouter, oh oui ! écouter l’accord parfait
Qui des cordes sourde mais si vite s’enfuit
Traquer l’harmonie qui du plus intime éprouve
Mais subitement ne plus rien sentir ni voir

Avancer, seul, hagard et deviner à ses pieds
L’invisible ligne de partage, cet espace
Nu, muet et triste, flamboyant, tonitruant
Où tout demeure, départ et venue croisés

Parler mais ne plus s’entendre
Entendre de ne plus savoir parler
Tout maladroitement inversé, rêve ou crainte
Mais t’attendre nonobstant t’aller surtout quérir

Demain ou jamais
Les doigts déliés d’une main encore enthousiaste
L’effleurement d’une caresse timide

Les rêves gorgées d’espoirs d’un lit
Que la source aurait désappris de déserter

Où la ligne de partage
Réinventerait la communauté
Effacerait l’écart
Où les mots surtout

Chanteraient et riraient
Demain, maintenant
Posted by Picasa
Habiter le monde en poète

Et, subitement, il en fut comme au commencement du monde.
Il en va des îles comme des femmes : si proches de la côte qu’elles puissent être, comment savoir si elles s’éloignent ou se rapprochent, tentent pour l’ultime ressac le comblement de l’isthme ou au contraire submergent les flots d’un interstice abyssal. La côte est sauvage, les rochers déchiquetés et dans les joints que la mer concède au sable, seules quelques algues ploient, comme pour mieux clamer l’aridité du site. L’espace est émouvant parce que sauvage, sauvage parce que la marque de l’homme y est impossible, ou bien, sitôt effacée que tracée.
Inquiète d’elle-même, tout empressée d’embrasser le monde, tout empêtrée, nonobstant, de sa crainte de n’y point parvenir, elle erre le long des plages ne réalisant même pas que l’exiguïté de l’île la fait incessamment revenir sur ses pas. L’île toujours réinvente le mouvement perpétuel ou l’éternel retour du même parce que le temps n’a pas de prise sur elle. Les flots ont beau tenter d’arracher inlassablement un peu à chaque fois, les limons et le soc de la falaise ; rien n’y fait ou ne semble pouvoir y faire. L’île est la preuve que mouvement et repos se rejoignent : toujours pareille à elle-même, elle s’éloigne de la côte, invariablement.
Ainsi es-tu, toi qui te cherches sans pouvoir te trouver encore. Il te semble que parfois l’eau monte à ce point qu’elle réduirait à presque rien l’espace où te déployer. Et tu piaffes d’impatience et d’impertinence, comme piégée par les eaux éveillées de tes propres passions. Tu dois savoir, qu’ici comme ailleurs, aujourd’hui comme toujours, les eaux finissent par se retirer et laisser à nos rêves l'intervalle de leurs chimères.
Les bêtes savent, elles, qu’il faut beaucoup donner pour savoir recevoir enfin ; elles se soumettent plus souvent à nos ires qu’elles ne le devraient : elles ne savent désapprendre la fidélité ! Ces chevaux-là, piaffent, virent et tournent affolés sans doute, mais ne se révoltent pas. Ils sentent combien la terre toujours leur rendra leur dû, et les sauvera de leur générosité. Il faut beaucoup aimer pour savoir pardonner, beaucoup pardonner pour savoir aimer.
Car l’amour advient à qui sait renoncer aux jamais et aux toujours. Le chemin se déploie au devant de nous, il nous advient quand nous savons être en marche. Nourris en toi cette loyauté qui sourde du cœur Il est des richesses, insoupçonnées, même et surtout de toi, qui ne demandent qu’à jaillir, fuser et s’épanouir. Savoir aimer les autres, c’est d’abord désapprendre de se haïr. Ne rien attendre, tout donner, s’efforcer de cheminer les mains ouvertes et le cœur béant ; savoir saisir la main qui se tend et n’oublier jamais que tout instant de joie est comme un hymne qui dans les cieux scellera tous ces cantiques qui nous rendent le monde habitable.
Oui, et pour ceci, te faire absolue confiance, habiter le monde en poète. Se dire, à chaque instant qui fuit, que l’on réinvente le sens et lutte contre l’enfouissement de l’émotion. Seules les choses, ne l’oublie jamais, ont une définition qui les compresse. Nature et vivant, nous sommes voués au devenir. Jamais tu ne seras tant que tu désireras ; toujours tu te construiras.
Oui ! tu seras telle une œuvre d’art, jamais finie tant qu’un lecture tournera les pages, tant qu’une âme épieras les contours imprévisibles de la mélopée, tant qu’un œil averti scrutera la courbe insensée qui résume toutes les formes, toujours réinventée par la mystérieuse inspiration d’une conscience ouverte. Oui ! tu peux l’être en désapprenant la certitude, en aimant jusqu’à en souffrir, ce qui se donne, s’ouvre et s’invente, ce dévoilement que le grec nommait vérité.
Aime la vie pour la fondation sans cesse recommencée, pour les murs érigés qui ne fassent pas de toi une forteresse, mais un palais, ouvert aux quatre vents de l’autre, que l’on choie parce qu’il est autre. Aime le chemin, et comme ces chevaux, enfin assagis, je te le promets, tu verras les eaux se retirer et l’aurore se lever.
Posted by Picasa