11 mai 2006


Ici et Maintenant
L'espace est infini où pourtant nous découpons des territoires, des frontières et des haines. Enfant, je les regardais avec ce mélange de fascination et de crainte qui caractérise la candeur. La flèche s'était arrêtée ici, à Strasbourg, où je naquis; elle aurait pu se ficher sur une autre terre, presque la même, un peu plus loin, sur l'autre berge du fleuve. Je suis né français; J'aurais pu naître allemand. Le hasard ici était naturel.
Les miens, depuis de très nombreuses générations échouèrent dans ce même espace: ils naquirent pourtant allemands. Le hasard dorénavant est historique ou culturel comme on préfère dire parfois.
Je ne puis comprendre le hasard dont d'autres cherchent à repousser les limites mais à observer la logique qui débouche sur la nature humaine, l'idée m'effleure parfois que la terre où l'on naît n'a ni lieu, ni temps.
Ici et maintenant. Tous nous cherchons notre identité, la revendiquons ou la défendons. Nous avons même une carte pour cela qui nous rattache à une race enfouie. Elle mentionne un nom, un lieu et une date comme si la lignée et le temps suffisaient à nous définir. Je crains au contraire qu'ils nous perdent. Quand je veux dire mon identité, je butte plutôt sur une question que je ne trouve de réponse.
Je veux ici écrire cette question. Pourquoi toujours l'ici se dérobe sous mes pas; pourquoi le maintenant ne me console non plus que l'auparavant.

Pourquoi écrire sinon pour transmettre et donc braver ce flux incessant de l'être qui s'égaye dans le sable ? Écrire est un rêve d'intellectuel ou bien l'effroi de l'âme; mais toujours un pari vaniteux contre le temps. Avoir quelque chose à prouver est une prétention dont je n'ose arguer; je préfère, même si c'est difficile, laisser suinter la sensation presque muette.
Malgré cela, malgré l'angoisse de l'échec, malgré la sottise qui frappe toujours par revers quand l'on n'a écrit que d'insipides fadaises; ma plume ne cessa jamais de s'affoler sur la feuille quitte à ne la laisser jamais achever la page, comme pour mieux s'assurer qu'elle ne me quittera pas.
Je ne suis pas le seul de la famille: mon grand-père, aussi, écrivit, lui que rien pourtant ne prédisposait à d'autres écritures que comptables. Un jour, mon père, lassé sans doute des questions sans cesse reposées sur ma famille, sur mon avant, posa devant moi un petit dossier de quelques cent feuillets manuscrits.
- Tiens, puisque tu veux savoir! Lis! Ton grand-père écrivit cela dans les années qui précédèrent sa mort. Ces lignes sont tout ce qui me reste de lui. Elles ne disent pas tout; à charge pour toi de deviner le reste.
J'avais un grand-père ! Je le savais bien sûr; mais il n'avait été pour moi qu'une austère abstraction. Cherchant un jour un papier, je tombai sur le livret de famille de mes grands-parents. Je devais avoir une douzaine d'années; peut-être un peu plus.
Qui dira jamais la magie d'un livret de famille ? Je ne suis même pas sûr que lui manque la grâce que possédaient les vieilles bibles familiales sur la page de garde desquelles, l'on notait autrefois, naissances, mariages et décès. Sous l'aridité si pointilleuse de l'acte officiel perce la puissance de l'être. Symbolique première page où sont liées, vis-à-vis, les lignées maternelles et paternelles! Puis ces pages consacrées à chaque enfant où la place de la mort est déjà réservée. J'imaginais la fierté mâle de mon père déclarant en mairie la naissance de son enfant: geste obligatoire mais inaugural ! En l'espace de quelques instants, l'enfant soudainement existait !
C'ÉTAIT ÉCRIT
Privilège nécessaire du mâle comme l'enfantement l'est de la féminité. C'est d'un autre accouchement dont il s'agit, moins douloureux certes, moins vivant bien sûr, mais tout aussi mystique Cet instant, je le connus à mon tour, bien plus tard, mais le même sentiment de puissance m'envahit alors que celui que j'avais pressenti en compulsant le livret des autres: donner un nom ou plutôt un prénom, marquer d'une musique à peine audible le parcours d'un être est une charge bien grave pour un homme jeune.
Bien sûr, le choix est déjà porté, mais je ne pus jamais m'empêcher de songer à ce qu'il fût advenu de mes enfants si par bravade ou soudaine prescience, j'avais décidé d'en modifier le prénom. L'enfant serait-il autre ? En serais-je père différent?
L'instant est lourd: le choix est irréversible ! Il est solennel car la vertu s'y fait acte.
Sur le livret de mon grand-père, une mention marginale était portée:
MORT POUR LA FRANCE.
La formule ne manque pas d'une tonitruante élégance: elle frappa l'enfant que je fus. Mon père m'expliqua en quelques phrases trop générales quel fut son parcours: industriel, juif, happé par la guerre, résistant, déporté. Drancy, Auschwitz. Ces noms ne me disaient alors rien. C'était assez pour satisfaire ma curiosité d'enfant; mais trop peu pour qu'à mes yeux mon grand-père fût vivant.
Grâce à ces feuillets, j'allais non seulement connaître mais reconnaître quel grand-père l'histoire m'avait ravi.
J'avais un grand-père! Enfin! Il n'était plus seulement un prénom et quelques papiers officiels laissés derrière lui; il n'était plus seulement cette médaille de légion d'honneur à l'importance de laquelle j'affectais alors de croire avant de comprendre la vanité des colifichets politiciens.
Il était vivant puisqu'il me parlait! A moi, surtout, qui du même coup, prenais de l'épaisseur.
J'avais un grand-père, et donc une histoire !
J'aimais ces lignes qu'il m'offrait. Le compris-je alors ? Je ne sais mais je crois bien avoir découvert alors combien puissante est l'écriture qui, d'un nom, fait une vie, qui rappelle celui que la mémoire avait presque effacé d'entre les morts.
Chemin
S’avancer, le chemin longeant, comme les baies ornent les bas-côtés, distillant les tâches mordorées que la rosée inflige aux ronces, poser ses pas, les uns à la suite des autres, aux aguets d’un merle qui égayât le silence, ou de la pierre qui le ferait trébucher, sans autre but que cette ultime destination que nous rêvons tous de ne plus craindre, ignorant des entrelacs, méprisant les impasses, ris-quant comme par défi, ivre de peur mais fou d’espérances, ces sentiers de bû-cherons, déliés et défoncés, où transitent les troncs, des souches déracinées aux villes anonymes, ces venelles contrefaites qui ne mènent à rien, ni clairières ni frondaisons, non plus que bosquet ou boccage ; précieux pour ceci même qu’ils feignent la vie où l’effort toujours prend le pas sur le port, parce qu’il n’est pas de quai où s’arrimer que n’aura déjà délaissé la colère des flots ou l’évanescence infinie d’un horizon trop libre pour se laisser circonvenir.
Au mitan, et s’y tenir. Au mitan, et se retenir. Soupeser, sans douleur, mais sans joie non plus, que sans doute il fut plus de sueur gaspillée que de blessures dé-sormais à suinter ; plus de joies illusoires à conter que de lueurs à réinventer. Au mitan, en cet étrange lieu, où l’envers vaut l’avers ; où les quatre points cardi-naux s’équivalent au risquent de se confondre, où l’action, même résolue, même arc-boutée à la volonté la plus roide, à s’y méprendre ressemble à la passion la plus noire, la plus secrète ; la plus faible. Demain, un pas… et plus rien ne sera comme avant, parce qu’il y aura eu un avant, parce qu’aura été gommé, sottement ou sagement, cet imperceptible point du non lieu où l’être se mêle à la vertu, la puissance à l’acte. Demain, un écart, et tout basculera, nouvelle vie, ou descente infernale ; qu’importe ! Mais aujourd’hui, encore pour quelques ins-tants si suaves cette taciturne éternité…
Au mitant ! ici, devant vous et vous dire la pesanteur sans la grâce ; ce qui souille et purifie ; ce qui console et fait les larmes perler sans qu’on puisse seu-lement les retenir oncques les écraser. Les mains vides, comme s’il n’était plus rien à donner ; ou plus personne à qui le léguer ; des mains ridées à souffrance d’être inutiles mais la vanité pourtant obsédante de rêver encore qu’il puisse, demain, s’offrir une âme qui trouvât dans ces paumes replètes de délaissement, l’ancre noire d’une œuvre possible.
Retenir l’instant, juste un peu encore, non pour regarder vers le passé qui pointe ses ultimes lueurs acerbes, mais pour savourer cette tierce de liberté où le pos-sible s’unit encore à la souillure et l’effroi au désirable.
Je vous sais tous, présents et attentifs, si proches. Mes filles, preuves vivantes que rien jamais n’est vain, ni ne doit être outrageusement ombré. Elles sont la fierté de cette âme déchirée qui tente de se rapiécer à la lueur de leur piété, comme une promesse infiniment renouvelée qu’il n’est pas de pierre sur quoi l’on achoppe qui ne soit en même temps la vertu toujours offerte d’une trajectoire rétablie, renforcée ou métamorphosée. Je vous dois, présent incroyable d’humanité et d’humilité, de comprendre que les mains se tendent de tous côtés, de tout sens, et que la paternité, mélange si invraisemblable de puissance et d’incertitude, se peut, se veut surtout, prolonger, rêve d’enfant, soupir de philosophe, en une amitié spontanée, en un offertoire miraculeux, presque magique, où s’approche celui-là même qui s’éloigne, où s’élance l’antienne, fière, partagée dans la ferveur même de l’être qui se retient et précipite, qui se réjouit de l’ultime larme d’enfance et de rêve mais que l’être arraisonne, toujours et encore, parce qu’il n’est d’autre voie que celle où l’être nous intime.
Vous, mes amis, comme une famille prolongée, comme un champ à défricher encore, parce que les pierres subsistent sous l’effort, renâclent sous le plaisir, parce que votre regard est vivant, et votre présence si précieusement discrète et roborative. Car le chemin n’est jamais solitaire, et si aujourd’hui, je puis encore, debout, lancer mon pas vers quelque improbable destination, vous devez savoir que c’est à vous que je le dois, comme une promesse à tenir, comme un enga-gement où s’exhausser encore.
Comment savoir où m’emportera cette foulée chaotique, mais résolue ? Com-ment choisir entre les layons presque enfouis où se terrent à l’affût sollicitude amicale et persévérance dans l’être ? je sais juste que demain, chacune de ces laies m’emportera vers une même clairière que nul d’autre que moi ne débrous-saillera, parce qu’il n’est d’engagement possible que dans l’œuvre, et d’œuvre souhaitable que dans l’engagement. S’exhausser, continûment, parce qu’il n’est d’espoir possible que dans la grâce de mériter toujours votre regard.