30 avril 2006

Rives
Il est des pays sans autres frontières que celles, rectilignes, que la furie des armes aura tracées le long des souffrances humaines ; je suis d’un pays où les seules ondes sont celles, déjà assagies, d’un fleuve trop paresseux pour ne pas effacer les rêves. Ici, les hommes ne longent que des sentiers et les seules berges qu’ils affronteront jamais seront celles de leurs impuissances. Je ne sais s’il faut être libre pour chérir la mer, je sais seulement que les quêtes ne se peuvent nourrir et les conquêtes se fomenter qu’au liseré de nos limites.
Celui-ci marchait, solitaire le long d’une grève qu’il était seul à reconnaître, insinuant en chacun de ses pas l’impétueuse sérénité de la bravade. L’écrivain bramait la musique de ses phrases au dédale inquiétant des venelles normandes et l’on raconte que l’antique orateur trempait sa voix au grondement des vagues égéennes qu’il devait moins craindre que les foudres athéniennes de la foule imprévisible.
S’extirper de l’innocence, risquer son évasion hors de l’enfance, c’est se planter là et défier les confins, et ceci sans doute nous incomba-t-il à tous : je redoute l’enfant qui jamais n’osa enfreindre sa peur ni braver l’interdit, je plains celui qui n’aura jamais trouvé de falaise où désaltérer ses vœux. Les espaces proclament désormais leur ouverture, et tout semble si aisément circuler, hommes et choses qu’on pourrait presque croire le retrait des limites. Voit-on assez que les frontières se redessinent pourtant, plus âcres, plus mortifères encore d’être intérieures : la ligne ne vaut que d’être franchie parce qu’elle dessine l’autre comme une promesse, un enjeu ou un désir. De croire que les lignes pouvaient n’être que virtuelles nous avons interdit à l’enfant de les pourfendre et nous sommes condamnés à l’impuissance.
Aujourd’hui, demain, devra bien se lever quelqu’un qui nous intimera l’ordre d’ériger les forteresses que nous assiégerons, de rêver au bord de falaises que nous rêverons d’affaisser.
Tôt ou tard, mais il est tellement plus prometteur que ce soit au détour de l’enfance, chacun de nous, s’il sait le reconnaître, doit ainsi accueillir l’ambassadeur de son destin. Certains ont cette grâce, et préservent cette générosité, d’être ainsi, pour l’autre, des accoucheurs d’âmes : présents à l’instant de l’éclosion de l’être, ils nous exhaussent en dessinant pour nous des lignes de crête, des terres à découvrir, des océans à traverser.
Tel tu fus, tel tu restes : autant qu’un père, mieux qu’un tuteur. Un frère d’âme.
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29 avril 2006

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28 avril 2006

L'ilote

L'ample mélopée s'éleva à l'instant même où les bourrasques du vent mauvais arrachèrent des arbres les ultimes feuillages que l'automne n'avait pas encore flétris. Elle provenait d'on ne sait où, de la forêt proche peut-être, de ce bosquet sans doute, mais elle gorgeait l'air d'autant de croches que de ruses au point que les passants les plus impassibles et les femmes les plus distraites se surprirent à l'entonner, comme si la cantilène les eût envoûtés.
Il était effectivement assis, là, sur ce rondin de bois. L'œil hagard, le cheveu fou que le vent avait juste caressé pour en mieux faire surgir l'incroyable turbulence. De loin, il avait regardé la procession lentement pénétrer en l'église. Ce mariage eût pu être le sien, mais nulle femme ne porta jamais regard sur lui. Cette église eût dû être la sienne, mais jamais prêtre ne voulut lui administrer aucun sacrement. L'homme qui s'allait marier était son père, mais jamais ils ne se parlèrent. Sans doute aurait-il aimé être de ceux-là, piailleurs et hâbleurs, s'apprêtant à grande bacchanale, mais contrefaisant pour quelques instants la piété au seuil de la demeure de Notre Seigneur.
L'homme est mauvais comédien, mais bon menteur, se dit-il. Il parcourt le monde comme en un acte tragique mais sans jamais assez se soucier que la foule applaudisse ou conspue. L'intrigue est pourtant rarement crédible, la mise en scène souvent médiocre, néanmoins les acteurs accourent. La pièce de la vie se joue ainsi, et se répète inlassablement. Pourquoi y mettre tant de prix, d'entêtement et de pleurs?
Il avait été banni, un matin. Était-ce pour sa petite taille, son regard chafouin? Sa maladie si troublante avait-elle menacé la communauté? Comment aurait-il pu le savoir? Il était jeune, si jeune encore! Et n'avait eu le temps de rien comprendre aux peurs des hommes . Alors il marcha, tenant pour tout viatique, dans ses mains, son violon; dans son âme endolorie, les chants si gais que sa mère autrefois lui sussurait pour colorer ses nuits.
Cet enfant qui joue du violon aux fêtes rêvées des hommes, c'est l'enfance de l'humain. Il est l'enfant que tout homme peut concevoir d'une femme. Celui qu'il attend; celui qui l'attend. Au-delà de chaque femme qui s'apprête à pacifier de son sourire les lourds efforts de l'homme, auprès de chaque couple qui sincèrement recommence la comédie de l'amour en se jurant de réinventer enfin les chauds bleutés des matins printaniers, il y a un enfant qui patiemment les regarde puis saisit son archet dans l'espérance toujours renouvelée de caresser leurs rêves d'un hymne de pureté.
Alors s'élève des cordes à peine frôlées, le chant de la vie. Il les exhausse loin au-delà d'eux-mêmes, et leur offre, en un instant presque irréel, les arcanes troublantes d'un horizon semblant s'écarteler. Là-bas, dans le lointain des lignes floues de l'avenir, entre les volutes cahotiques des terres fumantes de richesses, les notes s'entrechoquent et vibrillonnent comme autant d'âmes prêtes à sourire aux printemps du monde. Grave et légère à la fois, la musique des cordes s'échappe et l'enfant sait qu'il ne pourra jamais mieux offrir.
Sans doute ces deux êtres prêts à communier devant le prêtre ne l'entendent-ils pas encore. Peut-être la rêvent-ils! ou la redoutent-ils secrètement. Tout à leur joie, ils ne peuvent goûter dans le silence fervent qui siérait, la grâce qui les enveloppe. Mais cette musique a de sourdes et brûlantes rémanences. Un jour, ce matin peut-être ils l'entendront. Et alors, enfin, sera le temps de la vie…


Il ne faisait pas beau ce jour là. Le vent surtout s'acharnait à tourner la tête des hommes, s'insinuant en leurs âmes comme obsession au soleil. On eût dit qu'ils criaient tant les sifflements crissaient le ciel. Les nuages, accouraient avec ce lourd empressement qu'ont les misères de s'abattre sur les hommes, escamotant les tours pourtant fièrement érigées et le soleil, lui-même, semblait avoir renoncé à sacrer l'effort humain. Au loin, les femmes s'empressaient, de leurs piaillements continus, arborant fraîches vêtures pour mieux honorer leurs hommes qu'elles épiaient dans la foule agitée des dernières ordonnances et c'était à qui ferait montre du zèle le plus chrétien. Les unes riaient, les autres pleuraient, mais toutes présentaient que ce jour, à nul autre pareil, était l'hommage le plus pieux qu'on pût rendre à Dieu.
Les bruits les plus fols excitaient la foule: le roi, dit-on, le pape même, assisteraient à la cérémonie! Plus grondaient ainsi dans la foule les ultimes rémanences de l'orgueil, et plus la foule gonflait de son importance toute neuve. Oh! il y eut bien quelques esprits chagrins , toujours les mêmes, fustigeant qu'on fît plus de libéralité pour l'autel qu'on en accordât jamais au trône, mais ceux-là s'étaient écartés, et, en dépit qu'ils en eurent, force leur fut de maugréer dans leur indigne solitude.
A l'écart, un homme, assis, taciturne, en pleurs presque, si la règle voulait qu'un homme ne pleurât point , regardait tour à tour son œuvre puis ses mains, puis son œuvre derechef, comme abasourdi que telles splendeurs pussent avoir surgi d'aussi rustres membres.
- Qu'as-tu donc, l'ami, lui demanda son voisin? Ne devrais-tu point te réjouir. C'est aujourd'hui que les compagnons prêtent leurs derniers soins à la plus belle des entreprises humaines à laquelle on puisse convier âme chrétienne. C'est aujourd'hui que Notre Dame de Chartres est achevée, et la grand messe durant laquelle nous communierons tous avec Notre Seigneur, est celle-là même qui fera retentir pour la première fois les carillons qu'on dit célestes et qu'en grand secret on fit hier monter au clocher.
- Ne te méprends pas, compagnon, je suis heureux, plus qu'oncques ici, sans doute. Si je te parais maussade, pardonne-m'en, je pensais seulement à ces années si longues où la sueur et le sang des hommes, mes frères, s'écoulant sans compter, firent le prix de cette cathédrale belle comme Albe aux matins antiques. Beaucoup des miens sont morts ici, et mon frère, enseveli dans les fossés attenants témoigne de notre empressement à servir Dieu. Dans ces pierres, j'ai mis tout mon savoir, si ténu soit-il, il est tout ce que je puis offrir en renoncement à l'Éternel. Mes maîtres m'avaient tout appris de l'art des pierres, et je le leur ai rendu. Mais maintenant la cathédrale érigée, maintenant la gloire divine sanctifiée pour les siècles à venir, que reste-t-il à mes mains qu'elles n'aient déjà taillé, que demeure-t-il en mon esprit qu'il n'ait déjà fomenté, quel chemin subsiste-t-il pour mon âme recluse de fatigue qui n'ait déjà été emprunté. Tu as, devant toi, un homme aussi achevé que la cathédrale, mais si la fin de celle-ci est joyeuse, la mienne est désespérante.
- Ne songes-tu pas aux siècles à venir, à cette foultitude qui viendra ici prier, et qui, grâce à toi, et à ton art, trouvera la route moins ardue qui mène à notre Seigneur? Les millénaires encore enfouis célébreront ta gloire anonyme en celle de Dieu et ta place n'est-elle pas déjà assignée dans le Royaume des cieux.
- Les pierres sont muettes, sais-tu, mon compagnon. Elles ne trahissent jamais les secrets qu'on a pu leur offrir. Les arbres marquent, dans leurs feuillages successifs, les générations qui passent; les fêtes scandent en un cycle sans fin, l'écoulement silencieux des temps; mais les pierres ne parlent jamais que pour la mort
Regarde ce signe que j'ai gravé ici: c'est le mien. Il signe ma mort.
Chacune des pierres qu'il avait taillée, et il y en avait beaucoup, portait le sceau de son initiation: un té y ombrait discrètement la triade divine, et pour peu qu'on y prêtât soigneuse attention, on y distinguait le mystère enfin résolu de la quadrature.
Chaque maçon avait ainsi coutume de signer son labeur, nul ne l'ignorait, mais il y avait dans celui-ci, une force irradiante qui troublait l'âme.
L'homme, reprit-il, n'est pas digne de la perfection. Il y prétend parfois sans y tendre vraiment. Mais quand le soleil désespère d'avoir de nouvelles forêts à illuminer et s'abandonne à la nuit; quand le ruisseau, désormais assagi, n'a plus qu'à se perdre dans le fleuve; quand l'enfant en l'homme cesse de jouer et de rire, alors vient le temps des vieillards, des souvenirs et des pleurs.
Ce matin, l'humanité s'éveille à l'ombre majestueuse de Notre Dame. Tous ici sont fiers de ce qui fut accompli parce que tous ou presque y contribuèrent. Dès vêpres finissantes, ils se sépareront, désunis par l'œuvre exhaussée. Les uns en feront commerce, les autres y exhiberont les signes ostentatoires de leur piété, d'autres encore l'oublieront, d'autres enfin n'y trouveront plus qu'un asile quand elle est une gloire.
Un jour peut-être, quelqu'un retrouvera les savoirs enfouis, les mystères décryptés. Mais les révélations sont toutes des apocalypses.
Et l'homme s'en fut.

Quand bruisse la vie

Il n'avait pas tout à fait vingt ans. Il aurait pu tout juste sortir de l'enfance; il venait pourtant de quitter l'enfer. Il aurait pu, avec l'aplomb de l'innocence, braver la vie et se frayer un chemin d'avenir; sur la flétrissure toisée d'autant de silence, il arrivait ici, juste pour déposer sur les marges de son enfance l'insupportable dessein de sa solitude.
Il faut avoir connu le Strasbourg des veilles de Noël, la piété caramélisée du Christkindelsmarik, la promesse envahissante des sapins sagement entassés au coin des chaussées dans l'attente d'un réveillon d'enfance; il faut avoir connu le Strasbourg des années d'avant-guerre où la rigueur germanique se mêlait au travail fervent de la furie française, pour comprendre que plus rien ne serait tout à fait comme avant ici. Dans l'air ce mélange détonnant de honte et de soulagement, de culpabilité et de fierté que l'alsacien respirait pour prix de sa faute, comme si devaient inéluctablement se compromettre en lui ces deux moitiés d'Europe qui venaient de balafrer l'horizon humain d'une infranchissable frontière.
Il avait traversé le marché de Noël parce qu'il n'était pas d'autre chemin qui le menât de la gare au quai Rouget de l'Isle. Je ne crois pas qu'il en prît ombrage: la joie réessayée de Noël ne pouvait plus l'atteindre: il marchait au-delà des ombres comme magnétisé par l'unique lieu qui lui donnât l'esquisse d'une réalité: l'appartement de ses parents.
Il n'y était pas retourné depuis cinq ans; depuis qu'en hâte ils le quittèrent avec sa mère, empressés et inquiets, fuyant sans autre horizon que la peur, les noirs prémices de l'outrage. Il n'avait pas même eu le temps de se retourner, de regarder une dernière fois sa chambre d'enfant où s'entre-déchiraient les derniers lambeaux d'enfance et ses impétuosités d'adolescent. Il n'avait pas même eu le temps d'avoir peur; tout juste avait-il pressenti que ce monde diaphane s'éloignerait à jamais de lui.
Et pourtant il y revenait aujourd'hui.
Et pourtant il resterait au-dehors, comme paralysé du mauvais côté d'un miroir reflétant l'image d'un univers désormais interdit.
Qu'a-t-il ressenti lorsqu'il pénétra dans l'antichambre? Il ne me l'a jamais dit. Je puis seulement imaginer les battements sourds d'un cœur retrouvant les dernières rémanences de ses larmes; l'œil hagard cherchant à s'accrocher aux ultimes escarpements de la mémoire. Mais l'appartement avait été vidé de tous ses meubles: ni table ni fauteuil, ni buffets, ni bibliothèque. Où sont ces livres devant lesquels il avait tant rêvé, dans l'attente de cet age si lointain dont son père arguait pour repousser le moment où il pourrait enfin y laisser flâner son esprit curieux mais indolent. Tout avait disparu; et les moindres estafilades de son enfance.
Il s'assit, là, dans le recoin de ce salon bleu si flamboyant autrefois dont seules quelques traces dessinées de poussière marquaient l'évidement. Je ne crois pas qu'il pleura. Il en était alors incapable. Je sais qu'il ne maudit ni son destin ni son passé: il n'avait plus même la force de la haine.
Il resta ainsi de longues minutes, l'œil blanc. Et les jours passèrent. Vides.
Cet homme, c'était mon père. Il était au moment crucial où la peine hésite à s'inventer un avenir. Assis, comme Job le long du chemin où l'humanité passerait bruyante et affairée, bavarde et ingénieuse, il n'avait la force ni de tendre la main pour quelque obole dont il n'aurait eu que faire, ni de se lever tant la lisière de la route se hérissait de ronces qui l'éloignaient à jamais de l'être et de la musique de l'être.
Il n'était pas pauvre; il était nu. Il n'était pas spolié, mais vide. Ombre parmi les ombres, seul parce que l'être semblait s'être retiré de lui et Dieu éloigné tristement du monde.
Prostré à l'écart de toute espérance, alourdi par les cris incessants de tous ceux qu'il vit mourir à ses côtés sans qu'il pût ni les aider, ni les accompagner; rejeté par la mort elle-même qui ne voulut pas de lui mais lui ravit pourtant sa famille ses amis et ses souvenirs.
Elle était là, sa mère, juste à cet endroit du salon, le jour où elle le gourmanda pour ses mauvais résultats à l'école: Travaille mon petit; ne le fais pas pour moi, ni pour ton père; ne le fais pas pour toi, mais pour Dieu, Loué soit son nom; car il te regarde et s'attriste de ta négligence!
Où résonne-t-elle aujourd'hui cette voix à la fois tendre et sévère qui avait bordé son enfance? Et Dieu? où est-il pour voir laissé faire cela?
Il était niché dans ce coin-ci, le grand fauteuil sévère de ce père si souvent absent qu'on ne pouvait jamais l'oublier ni les opaques volutes de fumée que sa pipe offrait. Il parlait peu, mais habilement, avait laissé les remontrances à sa femme; réservant ses rares moments de joie à son fils et aux récits talmudiques qu'il aimait tant lui commenter.
Elle venait s'asseoir ici, dans l'angle opposé de celui où il s'était reclus, sa grand-mère dans les mains frétillantes de qui se pouvait lire la douceur sans cesse accordée ans laquelle le parcours de l'enfant cesserait d'être supportable. Si ses parents, dans leur rudesse empressée le bousculaient souvent à délaisser l'enfance, sa grand-mère au contraire lui ménagea toujours, au gré d'histoires et de petits gestes appris et répétés, un répit d'enfance où laisser s'épandre l'espace de sa quiétude, s'enfler le temps de son innocence.
Ils étaient toujours là, ces trois êtres qui formèrent l'ultime égide de ses terreurs incertaines. Les autres, tous les autres, cousins oncles passaient, souvent comme pour mieux ponctuer l'espoir de la lignée, la fidélité au chemin parcouru et l'esprit miraculeusement revivifié aux shabbats commençants.
Ils étaient toujours là, et aujourd'hui ils manquaient d'une implacable présence.
Ils étaient là encore, vain rempart, autour de l'adolescent fragile et muet, mais encore présents, quand, aux confins extrêmes de la nuit, où brume et froidure condamnent la gerçure des jours, où l'air lui-même raréfié crible la respiration de souffrance, sur le quai lugubre des espoirs déposés, le bras hargneux les sépara.
La mémoire a ses règles: dans le sas étroit de ses exigences se perdent souvent les images et les chaleurs et je crois bien que cet oubli a l'innocence de nos vertus, et la force de notre courage.
Mais une telle image ne peut s'effacer. Elle ne le peut ni ne le doit. Comme si le film s'était subitement figé, pour qu'il n'y ait jamais de fin. Non comme une obsession mais comme une litanie, non comme un cauchemar mais comme un précepte, les gestes, las, au-delà de toute tristesse, ce regard surtout, de ces êtres aimés se retournant vers lui, une dernière fois, tandis qu'on les emmenait alors que lui resterait encore quelques instant sur le quai pour regagner au coin opposé, une autre colonne d'angoisse. Il sut, à cette seconde, que leur séparation était irrévocable.
Entre lui et sa mère, plus de sourire, plus de caresse esquissée sur sa joue aux soirs de bêtises pardonnées; seulement ce regard déchiré d'un amour interdit.
Il avait cherché son père mais celui-ci ne se retourna pas. Il en souffrit mais il pressentit qu'à l'opposé de l'indifférence, son père avait préféré affronter fièrement sa fin. Qui préférer du regard, sa femme, sa mère, son fils? Ne pouvant les embrasser tous d'un même coup d'œil, il préféra, la nuque fière et la prière.
Lui, resté seul, au milieu d'une humanité fourmillante et hagarde, solitaire dans la nuée, écrasé par la foule et le retrait de l'être, n'avait plus même la force de pleurer, ni la faiblesse d'avoir peur. Il leva les yeux vers le ciel, comme outragé que le Seigneur ne tendît aucune main secourable où s'agripper vers l'être, qu'aux prières s'élevant lentement vers lui comme signe ultime de confiance et de ferveur, il ne fut répondu que par un silence glacial et hautain, ou que Dieu se fût désintéressé de son peuple à l'instant même où celui-ci allait payer de son avenir sa fidélité ancestrale.
Aujourd'hui, seul dans l'appartement, non pas abattu, même pas prostré, mais en attente. Il les avait regardés s'éloigner ignorant si devant lui c'était son passé ou son avenir qui s'évaporait ainsi. Durant ces longs mois où à s'y méprendre la vie ressembla à l'impassible rigidité des choses, où la douleur même ne trouva plus de sens pour l'accueillir, il dura plus qu'il ne survécut avec le seul entêtement de retrouver l'appartement où, il le savait, les siens l'attendaient.
Rentrer à Strasbourg, retrouver ce salon, même vide, même dépossédé des plus infimes lambeaux de souvenirs, c'était, il le savait, refermer une parenthèse qui n'aurait jamais dû s'ouvrir, qui ne pouvait pas s'être ouverte. C'était reprendre l'enfance au lieu où l'adolescence commençait de colorer les jours. C'était s'ouvrir les portes d'un avenir toujours possible. Il n'est pas de chemin pour qui n'a pas de passé: tout être a une mère qui lui offre le sein et la mémoire de son peuple. L'enfant n'est homme que pour l'histoire qu'il porte et la fidélité qu'il ensemence. Seul, sans passé, il reste comme le voyageur sans boussole, sans but parce que sans origine; il peut toujours marcher, il n'arrivera jamais nulle part parce qu'il n'est de destination que pour celui qui quitte un chez soi.
Assis, il attendait. Il attendit longtemps. Immobile, l'œil rivé au mur. .
On eût pu le croire fou. Il était sage. Vivre, s'inventer une route que l'amour prolongeât et la quête du Seigneur, signifiait pour lui se retourner. Aller recueillir la mémoire des siens et la perpétuer. Non pas les oublier, mais les laisser s'éloigner. Ses parents furent alors ceux par qui l'avenir redevenait possible, ceux sans qui rien ne pouvait advenir.
Il lui fallut les quitter et les emmener avec lui en même temps.
Comment y parvint-il? je l'ignore. Combien de jours passa-t-il dans cette pièce à rassembler les empiècements dépareillés de sa vie? Je ne sais.
Un jour, il sortit, marcha dans les rues, taciturne et alla s'installer à l'autre bout de la ville. Il s'essaya aux études, à la vie, à l'amour. Il n'y rata point; mais n'y réussit pas non plus. Il ne joua pas à vivre; il vécut aussi intensément qu'il le put; peu. Il avait emmené les siens dans son âme; il n'avait pu les quitter, non plus que les rejoindre. Survivant, presque par mégarde
Cet homme, sans répit, c'est mon père; il se tut sa vie durant, longeant la frontière invisible qui le séparait des siens; qui le sépara de moi.

L'aube

Ce matin-là la brume, par endroits opaque, n'avait pas encore dégagé l'horizon, et l'espace se réduisait tellement entre les colonnes des chênes veillant jalousement les arcanes de la clairière qu'on aurait pu croire que l'univers contracterait ses membres en un ultime gémissement avant de disparaître totalement.
Ça et là pourtant, par traînées vertigineuses, des lambeaux d'azur semblaient vouloir composer au mitant de la brume, le dessin ample d'un avenir souverain. Et si, par instants fugaces, quelques lourds troupeaux de grisaille parvenaient encore à effacer les écharpes bleutées, ils renonçaient pourtant déjà à incruster l'éther. Dans cette lutte sans cesse recommencée, entre moiteur noire et pesanteur joviale, la nuit commença lentement de céder le terrain, avec la rage guerrière d'une retraite d'autant plus meurtrière que provisoire.
Cette aube n'était pas comme les autres. Elle était la première. Et l'univers entier le sentait qui retenait ses jappements pour mieux saluer, solennel et taciturne comme il convenait, l'avènement qui se préparait.
Bien sûr, il y eut déjà d'autres matinées, vigoureuses et crânes depuis que la Parole, d'au-delà des silences, d'en deçà des mémoires et des cécités, intimât au vent d'assembler les particules en autant de combinaisons qu'il faudrait pour que le temps, enfin ressemblât à l'espace. Le souffle avait alors grondé et grandi sous la voûte abyssale avant que ne fulminât en une myriade de flammèches la semence primitive.
Mais de cette aube, et de toutes celles qui lui succédèrent, aucune âme ne conserve mémoire. Certes, de loin en loin, gronde encore l'ultime rémanence de la parole créatrice; évidemment les feuillages bruissent toujours des vents contraires que la noirceur opaque du néant tenta d'opposer, par défi, ou par simple écho de sa défaite, au vertige mordoré de la vie; mais l'espace savamment répété où se dessinaient désormais les forêts et les marécages, les déserts impavides et les plaines riches mais taciturnes, cet espace tout comblé pourtant des infinies combinaisons de l'être, cet espace aussi divers dans sa profusion que constant dans la générosité des formes et des couleurs, cet espace admirable que d'incroyables animaux envahissaient désormais de leurs mugissements, de leurs violentes amours et rauques entêtements à meurtrir, cet espace achoppait inutilement puisqu'aucune âme n'était là pour le regarder, le maudire ou l'admirer, l'arraisonner ou l'ériger en temple solennel.
Mais ce matin-là, quelque chose qui n'était pas l'habituelle bacchanale des senteurs et des couleurs, fit vibrer l'onde de silence et de crainte.
Ici, au recoin protégé de la clairière, deux êtres étaient restés, l'un contre l'autre allongés et se regardaient.
Pour la première fois, leurs regards s'étaient croisés mais ne s'étaient pas fuis. Pour la première fois, leur étreinte désapprenant d'être subreptice, s'était prolongée au long de la nuit donnant enfin une espérance aux noires tranchées répétées du temps. Pour la première fois, au lieu de seulement s'unir dans la précipitation imbécile d'un désir furtivement arraché aux corps noués par les prémices de la mort, pour la première fois elle l'invita à se retourner et à la regarder. Pour la première fois, les yeux ouverts sur leurs âmes autant que sur leurs corps, ils se virent. Non, ils se regardèrent.
Retenant son souffle, par crainte d'effaroucher le miracle qui bientôt embraserait le monde et exhausserait le silence des temps en symphonie magistrale des âmes, les animaux, impavides, en cercle autour du couple originel regardaient l'humanité éclore.
Ils n'étaient sans doute pas purs, ni vraisemblablement innocents; peut-être leurs mains avaient-elles même déjà connu le sang; mais ce qu'ils venaient là d'inventer, sans préméditation; par hasard ou guidés par le dernier écho du souffle créateur, n'était autre que l'amour.
Par le miracle d'un regard partagé, par le charme des corps enfin tournés l'un vers l'autre, par l'invite qu'elle lui offrit d'une main prise et non pas seulement saisie, elle venait d'inventer l'homme.
Plus jamais, espéra-t-elle, elle ne serait le détour accidentel d'un élan subi, mais l'horizon lointain d'un engagement et d'une prouesse. Sans doute crut-elle trop vite au miracle de la métamorphose; sans doute, çà et là, subirait-elle encore les ressacs imbéciles d'une animalité trop vigoureuse pour céder si facilement le pas, mais elle s'était inventé un compagnon et de son feulement elle avait fait une aubade, de son cri, elle modula la tendresse d'une harmonie dont l'horizon ne pourra plus désormais déserter le monde.
L'homme venait de naître du regard de sa compagne.
La page restait blanche. Désespérément. Pourtant, combien avait-il de choses à transmettre. Jamais il n'eût pensé que poser sa plume sur le papier fût aussi difficile. Suspendue au-dessus de l'espace vierge elle semblait attendre que sa pensée s'agglutinât assez pour conférer quelque force à son parcours sinueux sur la feuille.
Il n'éprouvait aucune angoisse. Au contraire! Il n'était pas de ces écrivains qui rayent et raturent, incertains de leur style, obsédés jusqu'à la jalousie des formes à fidèlement ciseler pour leur pensée. Il ne ciselait rien, même s'il lui semblait parfois, rêveur, qu'il y eût quelque grandeur à épurer sa pensée de toutes circonvolutions emphatiques, de toutes envolées lyriques. S'il pensait généreusement, il eût voulu écrire à l'économie. Au plus simple du réel, aux abords de l'être. Mais il laissait toujours sa pensée préalablement s'enrouler en son âme au point que la plume ne condescendait à parcourir la feuille qu'une fois la phrase faite, rendant toute correction inutile. Du moins le pensait-il.
Pourquoi aujourd'hui, alors, ce mutisme intolérable alors même que sa pensée, prête à bondir, avait achevé son travail de complexion?
A l'écart de tous et de tout, se réservant le silence de sa bibliothèque, pour achever l'œuvre de sa vie, à quoi il avait accordé tant de prix, il songea à la vanité de l'homme s'essayant à l'ouvrage divin de la création. Dans le silence infini de sa solitude, Dieu avait prononcé la parole créatrice, la seule qui valût jamais. Sans doute avait-il ainsi associé pour l'éternité la parole à l'amour et l'inépuisable vertu de générosité que recelait toute parole ouvrait pour l'humain les sentiers de sa grandeur. Mais Dieu jamais ne créa que dans l'implacable solitude de son infinité; et toujours l'œuvre souffre dans la communauté. Comment l'être, unique récipiendaire de la parole peut-il en même temps l'entraver à ce point?
Le Christ lui-même ne s'était-il pas tu. Pourquoi n'écrivit-il pas? Cette question le taraudait: nul plus que lui n'avait de message à transmettre et préféra cependant le confier au vent plutôt qu'à la plume. Sa main hésitante au-dessus de la page dessinait les contours précis de son hésitation: entre l'acte et l'écriture, s'étendait un océan infini qui asséchait les mots dans sa plume. Non ! ce n'était pas de l'angoisse; l'incertitude seulement où vous laisse, à la croisée de l'enchantement et du maléfice, la terre qui s'assèche et dénude les racines.
Presque aérienne, sa plume semblait survoler la page, incertaine du théâtre où elle allait ourdir et les volutes que ses hésitations dessinaient dans l'air si lourd de la bibliothèque meuglèrent comme les chênes que la tempête déracine. Se fomentait ici, dans l'espace infini où la parole se retient, tout l'orgueil de l'écrivain: offrir au temps qui passe les souches qui le retiennent; une terre où prospérer; un oasis où éclore. Tant que l'homme se tait, le vent assèche les gorges, tarit les espérances et le ventre des femmes tristement infécond interdit tout avenir.
Il faut sarcler le bonheur humain des obscénités offensantes du temps; aérer la terre des pas trop lourds du paysan infidèle et redonner sa chance au sol où le sens éclôt.
Jamais tant qu'aujourd'hui, il ne rêva d'espace, de terre et de racines. Etre de quelque part, poser le faix des désillusions et marcher loin au devant des prairies ouvertes. La terre est l'horizon de l'homme dont il se détourne trop souvent lui préférant les mirages incandescents des bâtisses trop rectilignes. Oser l'acte si grave de la bêche fouaillant le sol, de la plume quêtant le sens.
C'est tout un se dit-il alors. Je rêvais de brillance et de virtuosité; j'appelais l'admiration et forçais l'habileté. Mais mes œuvres sont trop empruntées: elles ne captent ni la rosée du matin, ni la fraîcheur vespérale des sourires humains à l'ombre des églises.
Écrire ou défricher. Chanter ou biner. Offrir au promeneur qui passe un paysage où se nourrir, un parfum où se réjouir, une musique où se recueillir. A l'ombre des cyprès, quand la lumière éblouit les énergies les plus téméraires, quand les champs désertés succombent à la chaleur, en cet instant si rare où l'homme semble reculer, et laisser sa chance au réel, il y a toujours, au recoin fraîchi d'une bâtisse isolée un homme qui se bat, à sa table, contre la vacuité des mots.
Le monde repose peut-être, en ces fugaces instants-là, sur l'entêtement de tels hommes, sur le silence d'une plume qui ne désapprendra pas de rêver.


Le mélanophore
Cet être était malhabile à dévoiler ses secrets, et s’il n’y avait eu quelque défi à dresser portait d’un tel homme qui dément si consciencieusement ce qu’il s’acharne à paraître, sans doute y eussé-je renoncé. Il était jeune encore à ce qu’il me sembla, mais quelque chose dans l'empâtement de son dos laissait entrevoir l’ombre planante d’un destin que les noirages menaçaient déjà. Je l’ai rencontré, presque par hasard, tant ses préoccupations éloignées des miennes le retenaient plutôt dans les lieux publics quand mes rêves m’entraînaient davantage à l’ombre de mes angoisses.
Je l’aperçus ainsi, un dimanche, à la cathédrale, étreint de componction dans l’arc de lumière que les chandelles projetaient sournoisement sur le voile de la Vierge. J’y vins écouter un concert, l’un de ceux qui réjouissent nos fins languissantes de dimanches , lorsque je le surpris, à demi-effacé par la pénombre projetée du grand orgue. Debout, mais déjà écrasé par les arpèges tonitruants de l’organiste enfiévré, il semblait contempler le néant. Des ténèbres il quêtait alors la connivence.
Je ne le vis qu’ensuite, mais effectivement, le crayon à la main, il s’acharnait à vouloir croquer les ultimes ressacs de l’ombre. Avec une méticulosité aussi tragique que candide, il s’employait à crayonner sa feuille, ne laissant aucun répit aux blancs. Un esprit superficiel aurait imaginé qu’il se fût agi de coloriages enfantins, mais quelque chose sourdait de cette surface uniformément grisée qui m’attira en même temps que me fit peur.
Le miracle était presque accompli tant il avait réussi à capter la seconde, indécise encore, où la Bête provoque l’Agneau. Ce croquis, qui répugnait d’être un dessin, réverbérait tellement l’angoisse millénaire de ce grand combat que nous nous désespérons de pouvoir encore attendre, qu’ont eût craint qu’un coup malencontreux de crayon eût suffi à en déjouer le dénouement et à perdre l’humanité tout entière. A jamais.
Il paraissait curieusement s’y résigner tant était contenue sa colère et feinte, sa quiétude.
Passant derrière lui, je jetai à la dérobée un regard sur son croquis. Je devinais qu’il n’eût pas goûté qu’on le surprît ainsi dans son alchimique préparation. Mais rien! il n’y avait rien sur sa feuille qu’une infinie grisaille que je ne sus pas comprendre mais qui me troubla tellement que je revins sur mes pas pour tenter subrepticement d’en percer enfin l’irréparable secret.
Personne ne peut affronter le néant sans être immédiatement happé par lui: mes yeux s’engluaient sur la pâte presque glauque de son frénétique noirage. Mon être s’y fût assurément dissout si les baroques contrepoints de l’organiste ne m’avaient soudainement rappelé aux sourdes exigences de l’espérance. Mais cette nasse d’où rien, mais vraiment rien ne surnageait, ressemblait à ce point au néant où la colère divine abandonnera le monde pour châtiment de son indignité que la honte s’obstina à me clouer convulsivement les paupières. Je priais!
Comment pouvez-vous menacer le monde d’une telle désespérance? lui demandai-je, non tant avec reproche qu’avec compassion.
-Vous n’auriez pas du regarder. Ce dessin, désormais, vous lie à moi, sans que rien ne puisse plus dénouer cette attache contrainte. Il est des choses qu’il vaut mieux ne pas voir; des musiques qu’il vaut mieux ne pas entendre; des secrets trop lourds pour l’insolente légèreté humaine. Sans le savoir, vous avez outrepassé tout ceci à la fois. Je ne vous maudis pas. Je vous plains.
Était-ce un fou? J’aurais du sourire, me moquer de lui, mais un je ne sais quoi m’en retint. Ici, à demi-effacé au recoin droit de sa feuille; sous une bourrasque rageuse de noirs menaçants, une courbe presque amoureuse de gris semblait lutter et triompher de la mort. Une ombre, presque; l’esquisse d’un visage de femme; le reflet juste entrouvert d’un regard pétri d’humilité.
Je compris alors combien les lourds vertiges du néant ressemblent à s’y méprendre aux prémices de l’aube.
Qui pouvait-il bien être, lui, ce mélanophore des aubes impossibles? L’Agneau préparant le monde au surgissement de l’Etre? ou la Bête menaçant la Terre des ultimes foudres de sa rancœur? Je ne sais et sans doute ne le saurai-je jamais. Tout au plus puis-je espérer que le peintre, simplement, humblement, au gré incroyable de sa palette de noirs tour-à-tour soyeux et acrimonieux, tentât de réinventer les stochastiques frémissements qui précédèrent la création.
Au plus fort de la tempête, au lieu même qui abrite chœurs et prières … un homme, solitaire, inventait l’harmonie. L’œuvre au noir s’accomplissait ici, à la dérobée, mais je sus alors que le monde ne serait habitable que par la taciturne magie de cette persévérance-ci.
Le voleur d'âme


Thomas s’était enfermé dans son atelier depuis huit jours déjà; sans sortir, sans même manifester sa présence par un bruit quelconque. Certes, sa manie fut toujours de soustraire le moment clé de sa création à tout regard furtif et importun. Il recherchait le soutien et la présence de ses amis; il tolérait parfois celle de simples visiteurs; il savourait tout particulièrement la présence discrète de Jeanne aux heures hésitantes des premiers coups de pinceaux. Mais le moment arrivait toujours où, non sans revêche brusquerie, il chassait tout son monde: ce moment était celui où l’âme de sa toile enfin se révélait à lui.
La création, comme l’amour, ne supporte aucune exhibition.
Jeanne s’était habituée à ces soudaines cadences d’humeur, à cette scansion trop régulière d’aménité et de misanthropie. Certains de ses amis lui en voulurent; les meilleurs restèrent. Mais cette fois-ci il avait été presque violent. Et depuis, son isolement était si long; bien trop long.
Le plus souvent il reparaissait dès le troisième jour de sa réclusion, ivre de fatigue, désaltéré d’inquiétude; avide d’amour. La face irrégulièrement ombrée par sa barbe naissante, il désirait toujours prolonger alors, sans nulle autre transition que sa ferveur, la symphonie des formes dans la frénésie d’amour où le couple déclinait les cinq flexions de l’égarement et de la plénitude.
Eux seuls pourront jamais parler de ce concerto-là, mais Jeanne alors n’avait pas besoin de regarder la toile achevée, elle la devinait à l’exaltation avec laquelle Thomas lui faisait l’amour. En elle, il tentait de capter la vie qu’il désirait tellement incruster dans le maillage de la toile, dans le dégradé des bleus; et c’est entre les reins de Jeanne qu’il en ponctuait l’épuisement.
Il n’est pas d’artiste sans cette obsession de la vie. Le peintre avec ses pâtes informes; l’écrivain de ses arabesques encrées; le sculpteur à partir de son bloc rigide de marbre; tous, ils tentent le mégalomaniaque défi d’arracher un souffle à la matière; un geste aux formes; un sourire aux couleurs. Tous le tentent; aucun ne le réussira jamais: et c’est grâce à cet impossible-là que l’art peut encore dérouler son indicible mélopée.
Thomas, plus qu’un autre, lui qu’une naissance anonyme, humble et fantastique condamnait à l’imaginaire, avait cru que puisque surgi de nulle part comme le cadeau subsidiaire de l’être à ceux qui n’ont même plus assez d’angoisses pour avoir encore de l’espoir; avait cru pouvoir, en toute vertu, en offrir l’apothéose.
D’ordinaire, il lui suffisait de deux ou trois journées pour harmoniser le point d’orgue de sa toile, mais cette fois-ci, quoiqu’une semaine se fût déjà écoulée, il restait reclus, comme si la toile avait résisté à ses vains assauts ou que son âme se fût tarie. Jeanne était inquiète. Mais que pourrait-elle faire d’autre sinon attendre. Et attendre encore. Rien ne fut plus désolant en ces jours d’hiver insistant que sa grande couche qu’aucune ardeur ne venait plus embraser; que son grand corps nu transpirant d’attentes retenues et de désir inassouvi.
Thomas peignait des nus, presque exclusivement. Il s’était bien essayé autrefois aux paysages, mais il y renonça rapidement. Il recherchait l’épure, le trait droit, imperceptiblement oblong par où le souffle viendrait fléchir la résistance de la matière. Trop parasitée, trop envahie d’influences humaines, la nature lui semblait trop contradictoire, trop virtuose, trop contradictoire pour qu’un artiste y puisse incruster son sceau. Et puis, surtout, il aimait trop l’amour et la passive contemplation des corps où seule s’épanchait son inspiration . Il avait eu de nombreux modèles, mais aucun n’égala jamais Jeanne: elle seule parvint à fixer le bouillonnement insatiable de ses désirs en une posture à la fois lascive et de rage contenue où Thomas devinait les prémices de l’être.
Cette fois encore il avait résolu de peindre Jeanne. De longues journées, malgré le froid qui les saisissait, elle posa nue. L’imagination du peintre avait été éveillée par la lecture de quelques versets de la Genèse. Il voulut représenter la seconde qui décida du genre humain, la folle alchimie par laquelle Dieu inventa Eve.
A genoux, tenant en ses deux bras fléchis un crâne qu’elle paraissait approcher de ses lèvres comme pour l’embrasser, à moins qu’elle ne le tendît vers les cieux, en oblation suprême, elle avait trouvé, par miracle ou hasard, la pose qui entremêlait en une géniale synthèse, mouvement et repos, soit d’amour et appétit macabre, sourire et pleurs, tendresse et férocité! Accroupie, sans que pour autant ses fesses rejoignissent les talons ni qu’on puisse ainsi deviner si elle s’élançait au devant du sacrifice, ou s’asseyait seulement d’épuisement devant la parousie enfin réalisée; les bras mi tendus, esquissant à la fois l’offertoire et la crainte où le corps en même temps s’offrait et se protégeait, le cheveu défait qui ruisselait en minuscules gouttelettes éclaboussait le troublant rebondi de ses reins; la gorge tour à tour fière et humble éployée en un savant partage où courbe furtive et formes généreuses conjuguaient subtilement trouble du désir et quiétude de la chair nourricière; femme ou mère; ange ou démon; fée ou sorcière, elle accomplissait tout ceci à la fois, vivante et morte contemplant en ce crâne tendu la victoire contre la mort, ou la fatale promesse.
Instinctivement, Jeanne avait trouvé cette posture prévenant ainsi l’imagination du peintre; devançant sa quête. Il n’avait jamais été nécessaire de lui demander de garder la pose: spontanément elle trouvait et la force de son intuition lui offrait le souffle où son corps pour quelques jours se figerait. Etait-ce ceci qui agaça Thomas? Jeanne, sans être artiste, elle qui n’était qu’une femme, qui était, simplement, semblait pouvoir accomplir en toute intuition, presque sans provocation, mais sans peine assurément, ce qu’en lui le peintre poursuivait douloureusement. Vainement!
Alors, tout aussi subitement qu’il l’avait enlacé, il la chassa. Sans violence, non; mais avec tristesse. Et il était resté, prostré devant sa toile, pourtant presque achevée, rêvant d’absolu devant l’arrondi frêle d’un sein, scrutant la ligne fragile d’une épaule, espérant enfin permettre la métamorphose de la force. Alors, il comprit que ce crâne que la femme tenait en ses mains, c’était lui.
Il était comme obsédé, moins par la toile d’ailleurs, que par ce regard que Jeanne y semblait jeter à la dérobée. Des heures durant, ils étaient restés seuls, sans autre témoin que la toile. Il avait tenté et cru réussir l’impossible alchimie, il avait dépassé le réel et l’imaginaire. Mais ce regard, d’ironie mordoré, s’était imposé à son pinceau; à son insu. Non, il n’était pas possible qu’elle l’eût regardé ainsi! Il n’avait rien vu, rien senti. Et tout peint, cependant.
Ce regard résumait l’âme de la femme. Il l’avait dérobée, par inadvertance. Regard terrible, pas menaçant; désinvolte. Pas agressif, bravache. Jeanne était restée devant lui; il l’avait toisée, et n’avait rien vu cependant. Seul son pinceau avait sondé l’imperceptible! Glacé d’effroi devant son art qui ne se sera accompli qu’à l’instant même où il lui échappait, son talent brusquement aspiré par un pinceau trop sagace, il comprit qu’entre ses angoisses nocturnes et les chaudes plaintes du corps de Jeanne toujours s’insinuerait ce regard, effilé comme une lame; ce regard qu’il ne parvenait pas à soutenir.
On ne vole pas impunément l’âme des femmes.
Au neuvième jour, Jeanne força la porte de l’atelier. La toile gisait à terre lacérée par cette même dague qui pointait, provoquante, de la poitrine exsangue de Thomas.
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Pythagore

Il était bien ici; on le lui avait dit et il l’avait longtemps cherché, désespérant presque de l’y retrouver tant il est vrai que la statuette s’efface trop secrètement au creux d’une niche soustraite aux regards curieux.
L’obscur était là, voûté sur son écritoire, tenant de sa main gauche un stylet qu’on imagine graver sur la tablette une de ces sentences que l’histoire répétera, déformée, sans la comprendre véritablement. La face est grave, presque entièrement mangée par cette barbe tellement typique du sage grec, qu’on imaginerait mal la philosophie pouvoir éclore sans elle. La main droite empesée semble retenir le parchemin avec une gaucherie enfantine que dément la fine casuistique d’un si bel esprit. Le cheveu long, mais sagement plissé, la toge finement drapée suggèrent que cet amoureux du savoir ne négligeait pas pour autant sa mise.
Il est ici, au milieu d’autres grands à qui la chrétienté, en ces temps de ferveurs, avait voulu rendre hommage comme à autant de précurseurs. Mais, contrairement à Aristote, lui ne nous regarde pas, totalement distrait par son écriture, perdu dans ses songes immenses, à mille lieux de notre temps, retenu juste en notre mémoire par quelques légendes qui le sacralisent.
Pierre regardait Pythagore, étonné par la concentration qu’il mettait à son ouvrage, comme si rien ne l’en pouvait détourner: ni les bruissements de touristes amassés; ni les cliquetis incessants d’appareils photographiques; ni même les vrombissements intempestifs de la ville. Au dedans de la cathédrale grondaient les chants fervents des grandes orgues tandis qu’une théorie de chrétiens, écrasée par le silence mystique des pierres, s’agglutinait, hébétée, devant le voile de la vierge; tandis qu’une kyrielle de touristes, émoustillée par le laconisme d’un guide, s’enquérait des mystères du labyrinthes, illuminé au solstice par le rayon biaisé d’un vitrail.
Pierre s’amusait à relier ces deux univers si parfaitement inconciliables: dehors, le sage arc-bouté sur l’insondable énigme de l’Etre, pose sans cesse des questions que nul ne comprend plus; à l’intérieur, prostré dans la pénombre, un évêque ratiocine, offrant aux foules indifférentes, les rigueur de la réponse.
Pierre s’ingéniait à se maintenir à l’intersection de ces deux continents hostiles dont le volume majestueux de la cathédrale mimait pourtant la réconciliation. Ici, dans l’ébrasement du portail royal, il lui sembla soudainement que tout redevenait possible: la quiétude de la recherche et la furie de l’engagement; la rage, mordorée d’amour; la verve grecque et le verbe latin. Il recherchait depuis si longtemps une réponse à son angoisse: mais elle les débordait toutes! Non la paix de l’âme, il en redoutait tant la mollesse, mais seulement la puissance de poursuivre son pèlerinage. Car Pierre était de ces âmes insatisfaites qui ne dénichait jamais clairière où laisser paître sa puissance que pour aussitôt la trouver étriquée ou sordide. Il avait résolu, seul et sans le confier à aucun e ses amis, de faire le pèlerinage de tous les lieux saints. Non qu’il fût particulièrement croyant, il avait au contraire l’athéisme spontané et l’anticléricalisme fâcheusement caustique. Mais il voulait simplement retrouver dans les traces effacées des pèlerins d’autrefois, dans leurs pas douloureux de fatigue, dans les gestes lents et courbatus du marcheur, la rémanence de cette ferveur antique, de cette fierté mise à accomplir une quête qui, même ratée, confère à l’âme qui l’entreprend cette indispensable élégance qui la sauve de l’animalité. Eût-il été maçon, cordonnier ou pâtissier, Pierre eût assurément rejoint en leur tour de France les compagnons. Las! il n’était qu’un misérable petit intellectuel de province que la renommée avait méprisé, que le manque de brillance avait modestement reclus dans l’enseignement.
Pierre se sentait l’âme d’un sage ou d’un moine cistercien: il en désirait l’abnégation autant que la vérité obstinée. C’est pour cela qu’il était parti.
Quand d’aucuns de ses collègues apprêtaient leurs voitures pour le sempiternel plage-restaurant-boite des torrides vacuités méditerranéennes, lui, revêtit l’habit le plus simple, s’enticha d’une épaisse canne qui lui rappela la crosse des pèlerins, et s’en alla les routes, de cathédrales en monastères, d’abbayes en chapelles, s’efforçant de pénétrer chaque fois la magie spécifique du lieu, la roide beauté des sites, ou la mystique des formes.
Il avait choisi le parcours du temps plutôt que l’évasion; de ses pérégrinations, il escomptait la force réinsufflée de poursuivre encore et toujours sa lutte contre la médiocrité des temps qui l’obsédait et l’étouffait.
C’est ici que je le rencontrais, écartelé entre ces deux espaces, interdit devant ce gouffre qui écrasait questions comme réponses. Il m’avait regardé franchir le portail de la cathédrale de ce pas décidé qu’il ne pouvait pas comprendre, lui qui redoutait que l’univers basculât s’il osait seulement le transgresser. Il cherchait vainement à attirer le regard de Pythagore, manifestement plus obsédé par la formule mathématique qu’il venait de découvrir que par cet orphelin d’une sollicitude impossible. Pierre, exilé d’une grâce qu’il craignait de compénétrer, engouffrait avec avidité les lueurs presque éteintes d’une statue effritée.
Je venais de lui donner la pièce; je l’avais pris pour un mendiant.
Pourtant, au sein de cette masse amorphe de touristes, il était seul homme à chercher. Idéal ou fantasme, qu’importe!
Notre Dame de Chartres savait donc encore attirer les âmes inquiètes.
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Monsieur l'abbé Siéyès
J’aime à me promener dans Chartres. Nous ne savons plus nous promener; parfois nous visitons les monuments, les musées ou les églises; mais errer, aller au devant de soi, sans raison autre que le désir d’être, sans autre désir que la raison e vivre est une tâche que nous avons désappris d’accomplir avec innocence.
Ici, tout près de la cathédrale qui aspire, au gré des cars et des trains tout ce que le tourisme peut convoyer d’aveugle troupeau; ici, non loin d’un petit bistrot qui fleure bon la province perdue; au coin d’un syndicat d’initiative à l’édifice aussi laidement moderne que le nom qu’il porte … une stèle.
Ici résidait l’abbé Siéyès.
J’aime ce paradoxe de l’histoire, ironiquement ramassé en un espace aussi étroit: le héraut du tiers-état bravant si intimement l’église de Marie!
Qui, cependant, l’aura emporté de ce grand combat entre la tradition et la modernité? Quand aujourd’hui tout s’écroule et s’effritent nos folles espérances, je regarde la place et je vois, certes, une cathédrale qui protège aimablement la ville de son ombre tutélaire; j’observe, certes, des fouilles où notre siècle tente de retrouver ses marques; mais, de l’ensemencement de notre modernité, si délicieusement révolutionnaire, si impétueusement française, plus rien! juste cette stèle, fichée ici, faute de mieux, faute de tout.
Un libelle, au titre plus célèbre que le texte; la rémanence confuse des leçons de nos maîtres de la communale. Monsieur l’abbé, que nous avez-vous laissé?
Même l’abbé, pestant contre ses rentes médiocres, même l’homme que l’ambition rongeait si admirablement, s’en fut, évanoui dans les limbes. Monsieur l’abbé, vous me faites irrémédiablement songer à cet autre incantateur dont Chartres célèbre la mémoire, malgré ses vers détestables et sa morgue rancunière, pour son inspiration suspecte. Monsieur Péguy, je n’aime pas vous retrouver ici: vous importunez mon rêve au moins autant que cette horde de processionnaires, hagards, ivres de vanité qui hurlaient Christ, notre roi! ce premier dimanche où je me surpris à détester ma ville. Messieurs les ultras, vous souillez l’imaginaire d’une rage veule qu’oblitère toute décence.
Siéyès, Péguy, intégristes: quelle odieuse bigarrure pour un lieu d’ordinaire si quiet.
Ma promenade aujourd’hui me surprend d’y colérer.
S’aérer, parfois fait pénétrer d’intimes espaces insoupçonnés.
Il n’est pas vrai que la promenade soit futile.
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26 avril 2006

l'attente
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Des gueules, plus que des têtes! Des archétypes plus que des types!Il y a sans doute, dans l'aventure ferroviaire plus que simplement la magie de la machine. Des histoires d'hommes? je l'ignore! quelque chose comme une odyssée qu'aucune modernité n'épuisera jamais.Zola y trempa son imaginaire et Flaubert son écart! y gît toute l'ambivalence du peuple où la grandeur épique côtoie toujours le sordide; où l'envie d'en être le dispute toujours à l'étrangeté.N'être ni d'ici ni de là, mais deviner qu'à tout prendre il vaut mieux être ici que là!La modernité c'est cela aussi d'avoir épuisé ce peuple qui conjuguait avenir avec espoir!

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23 avril 2006

Compassée, mais émouvante dans son obstination à vouloir tout dire, Amiens a pris le risque d'une prose qui n'aurait pas su encore désapprendre l'épure . Tout y est, mais reste encore à découvrir. Une promesse non encore tenue.

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21 avril 2006

Comme un souvenir des temps enfouis, qui ne furent certainement pas meilleurs que ceux-ci!
L'hésitation à pénétrer les lieux de peur de profaner une mémoire qui ne serait pas totalement mienne, ou de rappeler une roideur trop sordide pour ne pas être importune.
Savoir effacer les traces pour les mieux retrouver! qu'il est difficile pourtant de devoir s'élancer sur les décombres de ce que l'on aura tant chéri. Comme si l'être ne s'approchait qu'en s'éloignant, l'absence semble le prix à payer, désormais, de ce qui promet ou promeut.
Demain, ou hier, c'est tout un, une spirale qui s'affole, mais offre à la mémoire le devoir du signe.
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18 avril 2006

Pourquoi y vois-je d'abord des signes de fragilité? Et, pourquoi, de cette fragilité, la vertu même de la vie?

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Ronde comme une musique s'élevant de la crypte des défunts, translucide comme les espérances vaines, elle frétille, à peine retenue par le giron incurvé de la jeune pousse. L'eau, ici, rassemble ce qui à la fois se fait et défait.  Posted by Picasa




Regains

Parce que jamais il ne fut d’aube qui ne succédât au soir d’angoisse ; ni de brame qui ne couvrît l’entêtant soupir d’un hiver obstiné ; que le prodige se propage tel un serment renouvelé aux berges de l’être ; que le rêve redessine encore les lueurs pastel de l’espoir quand même ne se sont pas encore retirées les ombres moirées de l’épreuve ; parce que, surtout, jamais l’être ne se retire, même aux jours les plus sombres des tentations impies, merci !
Ici, la pousse, fragile encore mais fière déjà, transperce le lit flétri des feuillages racornis par l’hiver ; là, une fleur timide mais déterminée bravant les ultimes offenses du grésil. Oui ! il est des luttes qui se méritent d’être engagées. Sans doute les temps clament-ils la vanité de nos efforts, qui toujours ramènent aux mêmes écueils ; bien sûr, les nuits succèdent-elles encore aux jours, mais ce cercle, si finement ciselé dessine par le soc de la charrue, là où les mottes grasses de la terre s’exhibent pour la promesse brune d’un blé triomphant ; ce cercle aux confins même de la ligne que pourfendent maladroitement les hommes, mais qu’épousent si humblement les femmes, ce cercle oui ! esquisse la vertu même de la vie.
Ce cercle est la sébile de nos efforts, l’offertoire de ce qui nous exhausse. Il est la figure même de ce qui nous dépasse mais entraîne, bouillonnant moins de ce qu’il contient que de ce qu’il déverse. Les frontières sont tracées pour être franchies, et les murailles érigées pour être escaladées ! les cimes conquises autant qu’admirées et je ne connais pas d’horizon dont l’œil ne cherche à transpercer l’avers. Le cercle n’est pas figure de fermeture, et si les hommes parfois tracent des lignes pour se réfugier à l’ombre de leur ambition, si trop souvent ils érigent des remparts d’où mieux camper leur fatuité, comment peuvent-ils oublier que la ligne ne sera jamais qu’un imaginaire orgueilleux n’occupant nul espace et que même rempart le plus épais se voit offrir, ouverture, porte ou meurtrière ! qu’il n’est pas de ligne qui n’ouvre au monde la puissance de la main quand même elle croit prétentieusement fermer l’espace à la peur. Que c’est un même geste qu’ouvrir et fermer, parce que la ligne trace en ses deux bordures toute l’ambivalence de l’être.
Le sait-il, ce capitaine bravache, encerclant la cité honnie, ce fin manœuvrier entourant la figure de sa haine, se sait-il, par ce geste qu’il croit guerrier, réinventer la figure même de l’intelligence ? En se tenant autour de la citadelle, il la consacre en ses remparts comme en ses ambitions : il crée ceci même qu’il croit détruire !
Paysan et soldats portent le nom même de la terre : de la frontière que celui-ci traverse aux sillons que celui-là trace, il y va de la même tension, d’une même volonté. Savent-ils qu’ensemble ils ne font que perpétuer une promesse originaire ?
Sans doute la parole créatrice inventa-t-elle le cercle en même temps que l’être, parce que justement l’être n’éclôt que dans la cambrure ou l’orbe. Nul ne l’entendit mais, pourtant, chacun la réverbère-t-il encore pour s’en nourrir toujours.
Telle une flamme repoussant en l’éclairant le chaos originaire, telle une obsédante mélopée couvrant le cliquetis des armes, la parole se déverse dans l’infini de nos mémoires, et je n’imagine pas que nous ne puissions en scruter encore ce qui de ses rémanences avive l’espoir.
Lointain écho des temps enfoui, j’imagine notre être comme un vase, bruissant de cette force trop bouillonnante pour ne pas déborder ; et je sais nos âmes se tremper de cette sève sans trop le comprendre toujours ni savoir en rendre grâce.
Alors, oui, notre quête, je l’imagine comme celle d’un chevalier allant retremper sa lame aux courages des temps anciens. Je ne sais où se trouve la table ronde où se fomenteraient les quêtes, et s’essuieraient les vengeances, je devine seulement que, là-bas, abritant les sources frétillantes de la vie, doit bien se dresser un manoir, pur comme l’albâtre, fragile comme la rosée des origines, réverbérant l’enchantement renouvelé des ultimes ressacs de la parole créatrice. Je sais qu’il est là, à la croisée de l’être et du devenir, un autel portant l’urne débordante de cette puissance-là ; je sais, qu’à l’instant prescrit par la volonté originaire, s’accomplit la promesse renouvelée. Frémissante d’abord, bientôt bouillonnante, la sève jaillit, déborde et inonde. Presque aveuglante, la lumière alors se déverse au- delà des remparts et des rêves.
Il n’est pas d’autre miracle que cette métamorphose-ci, sans cesse réinventée ; il n’est pas d’autre alchimie que ce grand œuvre-là qui offre à nos songes la puissance de l’instant, et à nos mains, la vertu d’un avenir.
Se taire ou chanter, qu’importe, mais baisser les yeux dans l’ivresse d’une reconnaissance qui nous dépasse, ouvrir son âme et tenter de ne plus jamais la cadenasser, comme s’il n’était pas d’autre humble remerciement pour cette grâce infinie.
Et porter, pour la transmettre à notre tour, la fierté de l’être ; tenter, surtout, de ne pas rester à l’ombre de cette hérédité qui nous dépasse ; ériger autour de nous ce rempart de lumière pour mieux ganter d’humilité nos mains qui se tendent, et couvrir de sourires nos visages qui s’ouvrent enfin.
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03 avril 2006


Offertoire
1

Elle était bien hésitante, pourtant, et nul n'aurait donné cher de sa peau. Si fluette qu'un simple coup de vent l'eût simplement tourneboulée; si timide que personne ne l'avait véritablement remarquée ou seulement entendue. Patiente, elle attendait, depuis quelques heures déjà, qu'on lui prêtât attention, mais le brouhaha dehors était tel, qu'il n'en fallait rien attendre.
Tout serait si simple pourtant si l'on m'écoutait! Les âmes s'apaiseraient, les armes se tairaient et les hommes comprendraient mieux tout ce qui les unit plutôt que d'exacerber ce qui les déchire de part en part sur leur front hérissé de haines. Ainsi va la vie, pensait-elle! Je sais qu'il y a là, quelque part, quelqu'un qui m'attend et ne me trouvera peut-être jamais. Seule, j'étouffe comme une phrase qu'aucune virgule ne fait respirer; je languis telle l'adolescente désespérant de sa vie impuissante qu'aucun dessein n'embrase.
Qui racontera jamais l'histoire d'une note sitôt que l'archet la frotte le long des cordes de son violon? Certes, nous pouvons toujours calculer les vibrations de l'air. Mais est-il jamais calcul qui emportât l'âme? Non la note n'est pas physique! Elle est de l'âme dont elle résonne les élans; elle est du cœur, parfois, dont elle sèche les larmes; elle est de l'esprit pour la pureté où elle nous oblige. La note est d'humanité parce qu'il n'est pas d'homme qui vaille sans elle. La note seule n'est rien: tout juste bruit, perceptible ou tonitruant. Rumeur, désert, vague écumant dans le lointain, qui gonfle, renfle et éclate subitement ici devant nos yeux, la note ne prend son élan que dans la rencontre des autres.
Alors la musique se fait océan, aventure et danger. Comme l'homme dont elle épouse les torpeurs, la note ne sait vivre seule. Mais les hommes se combattent plus qu'ils ne s'aiment et toujours l'un manque d'écraser l'autre. La musique, quant à elle, offre ce subtil chorus où la corde chancelante du violon ne s'évanouit pas devant le brouhaha de l'orchestre, mais le complète et lui donne un sens; où le piano, pourtant si puissant de majesté, ne parvient jamais à couvrir l'alto, mais lui dessine au contraire un chemin où s'épanouir.
Quand les notes enfin s'entremêlent, alors enfle le fleuve de nos amours. Le courant, irrépressible, fuse ainsi qui rejoint l'océan de toutes nos vertus possibles. J'aime la musique qui sait exhausser ce qui, en nous est le plus noble, et rêver l'impossible. Parce qu'elle est vivante, elle se nourrit d'elle-même et embrase l'alentours.
Je ne sais s'il est un paradis pour les notes de musique; je devine seulement qu'il doit bien être quelque part un espace, où elles s'assemblent, sitôt que nous cessons de les entendre, prêtes à jaillir, renforcées de leurs semblables; je sais seulement qu'elles sont une force, invisible et patiente sans laquelle le monde ne serait pas vivable, et les hommes bien moins aimables.
Quelque part, dans un manoir oublié, à l'insu de tous, bouillonne une coupe, d'où, constamment, se déversent les notes de la vie
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2
Ce soir-là, il lui fallait être prête ! comme si le monde entier eût les yeux fixés sur elle, ou, ce qui revient au même, que les amis la soutinssent, confiants mais inquiets simultanément . Tout de noir parée, pour mieux marquer la solennité de l’instant, de son instant, tout de sourire drapée, pour mieux marquer l’innocence de la liturgie, de sa liturgie, elle agrippa le clavier, tel le menuisier son rabot, prompte à ciseler les contours, à redessiner l’épure d’un rythme, impatiente d’emballer les cœurs, d’enivrer les âmes, d’habiter le monde !Bien sûr, le public, passablement compassé, figé dans cette furieuse posture de qui désespère de n’entendre rien, prompt à bondir tel le fauve inquiet à l’affût d’une proie facile, s’hérissait tel un censeur empressé de biffer la lueur de ce qui sauve, telle la meute cruelle alerte à huer celui qui bientôt succombera ; car le public souvent souille le théâtre dans le cirque ; arrache ce qui éclôt ; fige ce qui croît ! mais, comment ne pas le vouloir braver, cependant ! comment ne pas désirer le convaincre, enfin ! La misère du poète réside en ceci : dans cet acharnement à vouloir grandir ce qui rapetisse, à exhausser ce qui, nonobstant, s’engonce ; invariablement. . Ce soir-là, de la tragédie, il y eut les ultimes rémanences de la légèreté : bien sûr, la mêlée devait se nouer, la joute braver le jugement divin, bientôt, devant la foule interdite, le cavalier des muses, pourfendu, cèderait peut-être les honneurs. Quand elle apparut, droite comme la voûte, en hommage aux notes célébrant le courage de celle qui se présentait, la mélopée s’enroula sur elle-même, les silences s’emmitouflèrent autour des rythmes effrénés que scandaient ses doigts agiles, et oui l’oraison se métamorphosa en soupir ! Il y a de la grâce, une générosité immense à s’offrir ainsi aux impatiences discrètes de la foule. Celle qui œuvre ainsi, à l’écart du quotidien, perce subitement une trouée au mitan du trivial, esquisse l’ombre moirée du sublime. A tous ceux qui s’affairent, trépignent ou se perdent à gagner quelque vaine renommée ou fugace fatuité, à tous ceux qui servilement s’adonnent à l’utile, idolâtrent le sérieux, elle, dans l’angoisse de son silence, dans le silence de sa force, dans la force de sa main dansant sur le clavier avec la virtuosité aérienne d’une bayadère, elle, oui, tance à la face du monde la seule leçon qui vaille, la seule sentence qui se mérite d’être retenue.Qu’il n’est de grandeur que de l’âme qui avec sincérité brave les jours et tait les nuits. Qu’il n’est de beauté que de la main qui s’engage, trace et signe. Que du visage qui toise et risque. Cette leçon, je te la dois et t’en remercie. Elle nous oblige. Cette note, ravalée, presque effacée par celle qu’elle prépare, avalée par la noire qui la précède, cette note nous hisse à hauteur d’homme : se souvenir qu’il n’est de mélodie que par l’enchevêtrement ; qu’il n’est d’humanité que par les regards croisés, cet œil qui se lève, pour enfin, croiser l’autre, le reconnaître et le préserver.La sève toujours parvient à percer l’épais enchâssement de l’hiver ; le sens, même étrange, surtout baroque, un jour sait pourfendre le vulgaire et triompher du sordide. La muse toise l’univers, le brave. Et l’univers, par révérence, ploie et révère. Tu t’en fais vicaire ; il suffit aux jours de cette grâce pour s’embellir. Du calice, enfin fuse et déborde ce qui embrase. La note, se fait musique ; et s’accomplit l’être par la magie de qui donne et se donne.
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