23 janvier 2006



Matinée.

Ne pas savoir regarder son visage, sans trouble ni tremblement. Ne pouvoir plonger en son regard sans laisser jaillir quelque chose d’une délicieuse souffrance. S’acharner à ne pas comprendre comment ni pourquoi ce regard si troublant, émeut encore de n’être plus étrange mais étranger.
On ne gomme rien, jamais de son passé ; il resurgit au détour d’une lettre, d’une photographie retrouvée par hasard, ou, plus honnêtement, recherchée, non pour la nostalgie, moins encore pour la souffrance inutile, mais pour l’espérance d’une aube que n’ombrerait plus la rancœur.
Ce regard est beau, comment dire que je l’ai aimé ! Comment avouer que pour lui, pour la tendresse qu’il projetait alentour, pour la chaleur dont il enrobait mon âme, j’aurais pu tout, dire ou faire, et persévérer encore et toujours. Comment dire que j’ai adoré la flamme dont il sut orner l’âtre de nos jours, l’âme dont il sut embellir le chemin, si rustre autrement, si fervent grâce à lui ?
Un jour - mais était-ce un jour, ne serait-ce pas plutôt, subrepticement, au fil des détours répétés et des manques ordinaires ? - insensiblement se ternit l’éclat, se détourna le regard. Et pâlit le bleuté de ses yeux !
Qu’avais-je commis, ou omis de faire ? Où, quand, avais-je égaré la pépite qui éclairait ses jours, la perle de ce collier qu’elle ne porterait plus ?
J’avais vu ce miracle du regard qui fit de chaque jour de labeur un jour de fête ; je désespérai subitement de voir chaque fête s’effriter dans le plus sordide des quotidien !. Les amours finissantes ressemblent sans doute à ceci qu’elles ne transfigurent plus rien, ni les rires, ni les pleurs ; ni les craintes ni les espérances !
Que ce regard pourtant ne s’éteigne jamais ! qu’il ravive ses bleuités à d’autres cieux, qu’il trempe ses larmes à d’autres rives, parce qu’il est juste que la vie sacrifie à la vie, et que le temps ne se fige pas trop vite pour qui a encore tant de rêves à fourbir ; tant d’angoisses à assagir ; tant d’hardiesse à tempérer pour s’offrir enfin à la quiétude.
Avoir tant à dire encore, tant à rêver aussi qui vous exhausse, et devoir désormais se taire ; vouloir et ne plus pouvoir ; conjuguer jusqu’au dégoût les ores de l’impuissance mais savoir, au plus secret détour de son âme, que le reflux annonce marée plus vive qu’il faut accueillir sinon avec ferveur du moins humilité.

14 janvier 2006



Traces


Il est assurément des moments, tristes et gais en même temps : celui qui s’éloigne retourne incontinent son regard sans déjà plus nous entrapercevoir ; celui qui advient porte si loin son œil qu’il esquive ceux qui s’approchent. Ces deux-là se croiseront, parce qu’en route, il n’est ni de début ni de fin, que les sentiers se parcourent dans tous les sens. Dans les affres du périple d’autrefois, se parlaient-ils vraiment ces pèlerins ? empressés qu’ils durent être de rejoindre Compostelle pour les uns, de s’en retourner chez eux, pour les autres. Le trop jeune adulte, aux troubles pétillants ou turbulents, enfourche son avenir avec une telle impétuosité qu’il n’entend plus la parole sage de l’ancien ; quand il ne la brocarde pas ! L’aïeul, lui, patient, presque trop, désapprend de parler, renonce à conseiller, trop sûr de n’être plus entendu ; devinant bien que le temps ferait l’affaire que lui ne parvient plus à accomplir. Tous, ils se croisent… et se ratent ! comme ces aiguilles finement ciselées des horloges du grand siècle : l’une si fine, l’autre si ventrue qu’elle parait gonflée d’une importance usurpée. Elles se chevauchent, se croisent, à intervalle si régulier qu’on y soupçonnerait quelque connivence coupable ! Las ! Elles ne pointent pas la même réalité ni ne scandent les mêmes impatiences. La première, besogneuse veut pointer loin vers l’avant et chemine avec la lenteur de qui croit voir loin ; la seconde, empressée, néglige l’instant pour se jeter sur sa destinée.
Tous ainsi, se rencontrent et se ratent, comme si la fortune se jouait d’eux, ou que la liberté naquît précisément de cet escamotage-ci !
Je voudrais pourtant, aujourd’hui ne rien rater de cet instant si précieux où je me perds en même temps que je me retrouve, où du désert croît ce qui me désaltère.
Je ne parviens pas à oublier cet instant suave et angoissant pourtant où ma fille, pour la première fois, m’appela papa, où j’eus, à la fierté mêlée, le sentiment d’usurper un titre qui n’était pas le mien, mais le tien. Je sus, à cette seconde, que je devais prolonger, ou le tenter du moins, l’écho de ma propre enfance, et transmettre tout ce que j’avais reçu en partage.
J’aurais, sans doute, passé mon enfance à craindre : craindre les fracas tonitruants des feux d’artifice qui ébranlaient mes entrailles ; craindre les remontrances un peu sèches que je devais à coup sûr mériter mais me laissaient nonobstant désemparé ; craindre surtout qu’un jour tu dusses avoir honte de moi. Sans doute n’eus-je jamais eu si peur que du silence désapprobateur.
J’ai tenté, dans ce chemin si chaotique, de rester fidèle aux échos lointains, mais si vivants de cette parole liée, pour moi, au silence de la paternité. Je ne sais ce que je réussis, peu sans doute ; mais tellement, pourtant : de pouvoir encore, même aujourd’hui, même à cette croisée si douloureuse, me présenter devant toi et t’assurer que de ton fils tu peux encore n’avoir pas honte.
Sans doute me crois-tu loin de cette émotion qui t’est chère, où la foi vibrionne des ultimes rémanences d’Isaac et de Jacob ; sans doute devines-tu en moi l’intellectuel rassis de trop de ratiocinations stériles ; y redoutes-tu l’écueil d’une défaite programmée.
Comment te dire, qu’à ma manière, je prolonge l’écho ; que j’ai, en digne fils des siècles enfouis, pris à bras le corps les éclisses brisées de la table originelle et tenté de les rassembler pour qu’à nouveau résonne la promesse originaire, la parole donnée, la digne mélopée de la fidélité.
Je veux dire ici ce que je dois et la fierté de le devoir. Je veux écrire ici combien nous nous croisâmes sans nous manquer où je vois la grâce non de l’instant mais de l’être, d’un leitmotiv sans cesse amplifié. Des mille et une ramures qui dessinent le parcours, nul n’est besoin de dénombrer celles que l’on doit aux siens : ce sont comme les notes obsédantes d’une musique de fond, que l’on n’oublie jamais pour s’être gravées aux arcanes profondes de notre âme ; comme ces images presque enfuies que la moindre nostalgie réparatrice réveille brusquement et qui exigent, comme une évidence, d’être recolorées au rythme des jours, des espérances et des courages.
Je crois bien que l’on ne change jamais autant que nos forfanteries nous le font ironiquement prétendre, et beaucoup plus, pourtant, que nos errances nous le laissent accroire. Comme les croches subtilement égrenées au fil de la partition, qui ne résonnent qu’unies harmonieusement à celles qui les précèdent et succèdent, nous nichons, espèces esseulées mais solidaires, sur la portée invraisemblable des temps, disposés seulement à transmettre une parole qui n’est pas la nôtre, un engagement que nous désirons ardemment devenir nôtre.
Se tenir debout, la main gauche ouverte pour saisir des temps enfouis ce qu’il importe de ressusciter, la main droite tendue pour offrir à ceux qui nous suivent, cette flamme que nous nous efforçâmes de ne pas laisser s’éteindre. Toi, à ma gauche, mes filles à ma droite, formez tout mon être, et le sens si gourd, dont je désire réverbérer la rémanence. Ne pas être en quête du passé, comme d’un vain remord, mais au contraire comme d’un effort engagé depuis toujours à ne rien laisser se perdre dont nos poursuivants pussent avoir besoin.
Ce sens, c’est celui d’une famille, d’un peuple, d’une alliance jamais satisfaite, qu’importe, c’est tout un, car tout l’engagement de l’être ; dans l’être. Savoir que jamais l’on ne sera le dernier chaînon car devant nous pointent déjà les impétuosités qui nous dénieront pour consentir demain ; qui se dresseront bientôt pour un jour se tourner vers nous et tenter d’y recueillir ce chéneau qui nous soutint, ce refrain lancinant qui nous porta, et que nous rapportons désormais.
Je sais, je devine, je sens plus que je ne puis la comprendre ce tourment à être qui te vit embrasser la vie avec la retenue d’un sage grec à qui on ne la fait pas, ou plus ; mais la saisir à pleine main néanmoins, soutenu que tu fus, étayée que fus ta peine par cette rage de vivre, et ce plaisir inextinguible à vivre de celle qui t’accompagne et que tu nous offris comme mère.
Je suis le fils, écartelé de cette synthèse impossible, mais entêtante, obstinée et impérieuse, entre l’amour de la vie, et l’impuissance à la saisir ; entre la rage du désespoir et le courage obligé ; je suis le fils de ces routes ici entrecroisées où l’ambivalence me pousse sans cesse à ouvrir les mains et saisir les choses, les êtres et les pensées pour les mieux enrober d’être et d’amour ; et me retient en même temps dans la tristesse sourde de demeurer comme étranger à moi, aux autres, aux choses. Comme si quelque chose d’irréparable avait été commis, et le fut, mais qu’il fallût pourtant, encore et toujours, prolonger l’effort si surhumain de n’être qu’humain.
J’ai appris cela de toi, de vous deux, comme un rêve impossible, comme d’une utopie qui trouvât néanmoins sa terre, qu’il était toujours souhaitable, mais impérieux en réalité, de tenter cette aporie invraisemblable d’aimer en soi cet humain qui brame et semble ne pas vous aimer ; de croire en cette humanité qui étouffe et nous étouffe mais demeure notre unique horizon ; pourtant.
Imiter le Seigneur qui baissa les yeux devant l’ignominieuse réalité de l’humain, sans détourner le regard, c’est aujourd’hui, demain ne succomber jamais, tenter toujours l’alchimie improbable où le rêve s’allie au possible pour inventer cela seul que nous reçûmes en héritage, et devons transmettre : l’amour, le chemin et la vie.
Je te le dois, je vous le dois et en veux rendre grâce ; à toi, à vous.
Et tenter de ne pas démériter en espérant le transmettre à mon tour.




L’éclosion reste cachéeHéraclite
Il est parti !

Nul ne l’aurait jamais imaginé. Lui ! Lui qui était la soumission même au quotidien, qui consacrait, à son ouvrage toute la docilité et le soin nécessaires à l’honneur de sa conscience, sans répugner jamais à y consacrer ses heures, ni d’y laisser dévorer une vie qu’il lui eût mieux valu consacrer aux siens ou à ses rêves. Non qu’il fût homme de devoir, mais d’élégance, celle de la belle ouvrage comme s’il se fût agi de l’hommage vital que ses mains dussent rendre au monde des choses, de cette gratitude empreinte de rêve que le potier consacre à la glaise qui se laisse si généreusement modelée sous ses doigts graciles. Qui dira jamais la mansuétude des choses que la violence des homme eût pu révolter, qui jamais, pourtant, ne renâclèrent à se laisser domptées comme si leur ruse fût la seule occasion de vie qui leur fût offerte ou que leur embellissement dépendît nécessairement de l’agilité des hommes ?
Qu’eussent été les pierres, les herbes folâtres, ou les chênes impérieux sans le regard des hommes ? Beaux ? Assurément non, car il faut aux choses ce regard qui les consacre pour importer. La main donne vie à ce qui gît : c’est bien cette ombre ultime du divin que réverbère encore une main d’homme, de savoir ainsi faire vibrer ce qui est, qui lui confère grâce autant que déférence.
C’est pour cela que lui, jamais ne dénouait ses mains avec négligence parce qu’il y voyait l’ultime ressac de l’acte créateur, qu’il n’était pas d’acte, disait-il, où ne subsistât, presque éteint peut-être, sourd et gourd sans doute, mais vif encore, le lointain écho d’un don céleste à hauteur de quoi il fallait se hisser.
S’était-il perdu dans ce don aux choses où il espérait enfin l’offertoire de l’être, lui qui ne savait pas ne pas s’engouffrer tout entier dans le dessein qui l’habitait ?
Qu’il est triste le regard de l’homme qui se croit fourvoyé en des chemins de traverse, quand au mitan de sa vie, il espérait, sans trop y croire, les prémices de l’accomplissement ! Combien ronge-t-elle l’angoisse de qui se retourne et ne voit derrière lui, que ronces et taillis ; se désole qu’aucun effort ne fut évité qui évitât d’entraver la ligne pure du sentier, et le savoir néanmoins fourvoyé dans des écheveaux insensés !
Qu’elle est pernicieuse cette flamme qui dévaste tout sur son passage dès lors que l’âme ne parvient plus à s’y réchauffer. Ne pas savoir la félicité vous être permise et l’espérer pourtant ; frémir devant ce qui se parachève pour l’assoupissement mortifère où ceci vous cloître, et l’attendre néanmoins ; parce que le pèlerin, tout envoûté qu’il flamboie de sa Jérusalem intime, ne saura jamais emprunter que des sentiers de traverse, s’égayer dans ces chemins forestiers qui ne mènent nulle part pour trop vouloir atteindre. Condamné à l’ombre, le voyageur ne peut parvenir à l’escale, sans repartir sitôt, de crainte de mourir à soi, et renier ce qui de lui attise le rêve ou la quête.
Il était là, un matin, assis au perron de ce qu’il croyait être chez lui. Comme souvent, comme en chaque aurore, presque, que le printemps offre aux bleuités de ses espérances, il scrutait l’horizon, tentant d’arracher l’instant magique où poindrait le soleil, cette seconde indécidable où les cieux commenceraient à désapprendre la nuit, où débuterait, comme une mystérieuse initiation, le triomphe renouvelé comme une consolation de la lumière sur la tristesse. Il y avait pour lui quelque chose du grand œuvre dans cet interstice que l’instant offrait à l’urgence, et la vérité à la vie, comme une suave métamorphose où se rejoindraient enfin l’aube et la promesse de l’aube, où s’entremêleraient en une essence aussi rare qu’intrépide, le risque du voyage et la sérénité de l’escale ; l’amour du regard et le regard de l’autre. Comme si se renouvelait le lointain écho de cette seconde impérieuse où tonna la parole originelle, où s’entrouvrirent les cieux et se séparèrent les eaux ; où de l’ombre moirée du désordre originaire s’éleva la parole qui rassemble et s’égrène la mélopée qui accueille.
Voir poindre les premières nuées mordorées ou s’éteindre l’ultime ressac de l’être, c’est tout un : un gué à franchir, une trouée à percer, une cavité à évider : un fleuve à traverser dont les deux rives se ressembleraient si étrangement que le sédentaire y contreferait le nomade, l’aventure la familière répétition de la coutume. Rien de ressemble plus aux premiers babils, à la première clameur de la vie que le soupir s’effilant, que le souffle évaporé : c’est ceci qu’il épiait en l’aurore : le fugace évidement de l’être, prompt à accueillir enfin du destin ce qui l’ôte à l’acharnement des jours.
Mais craindre en même temps d’en être aveuglé, comme si en l’infime luminescence gisait, prompte à crépiter, la conflagration des tourmentes sacrées ; s’efforcer par l’effort de chaque muscle à tremper d’airain ses paupières pour qu’elles restassent ouvertes, promptes à saisir l’arcane des jours, et ne surtout pas cligner à cette seconde si fugace. Qu’il est difficile de veiller devant l’être éclôt, malaisé de ne pas s’assoupir devant l’épreuve et douloureux de résister aux picotements d’yeux trop fragiles, trop faibles pour seulement saisir ce qui est.
Et comme en chaque jour, troublé par quelque pensée importune, contrarié par quelque pétillement charmant, ou tendre pépiement, l’oreille se détourna, et l’œil obvie échoua à rien sentir.
Sans doute est-ce ceci qui le détermina à partir : à quoi bon ces vains entêtements, cette obstination torve, sans cesse condamnée à l’écueil ; à quoi bon ces silences matinaux arrachés à la chaleur de la couche s’ils ne devaient jamais rien féconder ? Comment survivre sans espérer un jour pouvoir consacrer de sa sueur une œuvre qui ébranlât les certitudes, un candélabre qui exhaussât la ferveur ; un tercet au moins qui éveillât nostalgie de grandeur, ou témérité à quitter enfin ce qui souille ou indigne ? Comment cheminer encore si ce n’est pour s’agenouiller devant la primevère fraîchement percée et s’émouvoir de tant de fragile puissance offerte à l’ornement des jours ; comment prolonger encore ses pas sans savoir caresser le sol de ses semelles pour ne pas troubler l’aubade enjouée du merle ; comment pouvoir encore s’asseoir devant les giclées furieuses d’une cascade juvénile sans en vouloir élucider l’impétuosité ?
Fallait-il vraiment, pour assagir quelque honneur frivole, que les jours écorneraient si vite, fallait-il, oui, désapprendre à ce point le silence de la lenteur, et la patience féline ? Il avait cru tout donner mais n’avait rien su retenir ; avait trop voulu dire pour savoir rien confier ! Sans doute la plume de l’écrivain ne parvient-elle à correctement filer le long des lignes, en offrant fière calligraphie et syntaxe sincère qu’en retenant le sens. Il faut savoir beaucoup retenir pour pouvoir donner ! Tout l’inverse de ce qu’il fit ! Tout le contraire de ce qu’il dut ! Fallait-il être sot, faible ou asservi pour ainsi prendre à revers une vie si librement offerte. La plume ne glisse jamais seule, ni n’ourle ses fontes que pour l’œil avide, inquiet ou curieux d’un lecteur ; le marbre ne s’offre au festin que pour l’hôte empressé d’un lectisterne épais ; et demain, comme hier, aux soirs bornés de désirs comme aux matins chantants, la complainte ne scandera nos cœurs qu’au don des âmes inquiètes.
S’il faut se défier toujours d’avoir quelque chose à dire, montrer ou, pire encore, démontrer ; s’il n’est d’art créatif que par ce renoncement à toute certitude, que par cette humble retenue qui suggère au sculpteur de se cacher derrière le bronze, au poète d’escamoter sa souffrance sous le chiasme involontaire, alors, oui, il ne reste, pour celui qui se donne à l’œuvre, qu’à désapprendre toute forfanterie, à se glisser sous l’espace même de l’éclosion, dans cet entrebâillement extravagant où l’être, miraculeusement, sourd de sa gangue pour éployer ses luminescences.
C’est pour cela qu’il partit ; non pour les tourments qui manquèrent de peu de le faire trébucher, non pour les déboires d’une vie trop enchâssée, mais pour ce regard porté sur lui, tellement aride qu’il lui sembla parfois suffisant à stériliser seul son âme, à engourdir ses mains. Qui dira jamais la misère d’une âme qu’aucune tendresse ne réchauffe plus, l’opacité d’un corps qu’aucune caresse n’éveille plus ? Qui, pour son honneur, sa sincérité tout du moins, avouera jamais l’angoisse terne du promeneur solitaire qui perdant le sud sans pouvoir plus scruter dans le regard des siens le jalon d’un nord où s’enfouir et se retrouver, s’époumone à discerner le moindre écho salvateur ?
Il est seul, celui qui part ainsi, mais ne peut se résoudre à partir que parce que la solitude en lui rongeait déjà les marques. Celui qui part, ne peut en réalité que consacrer un délaissement si furtivement insinué que nul n’entendit plus les palinodies, ni ne vit les regards se détourner ou les corps se désapprendre. Une immense urgence de vie balaya en lui toute tentation de quiétude et de sécurité :il lui fallait désormais réapprendre le sel de l’incertain !
Un matin, il prit son bagage, et dit : « je m’en vais » sans être plus autrement surpris qu’on ne lui demandât même pas quand il reviendrait, ni même s’il reviendrait. Il était seul, de l’être depuis trop longtemps.
Sans doute n’est-il pas de pire souffrance, ou d’injuste affront que d’être ainsi étranger devenu jusqu’en sa propre maison.

****

Mais quelle route prendre ?
Quelle direction, lui qui ne se retournant même pas, ne voulut ni embrasser quelque regret ni raviver ce sens écorné qui avait cessé d’animer son être ? Devant soi… la réunion de tous les possibles, qui lui faisaient moins peur qu’ils ne le laissaient hésitant : comment ne pas retomber dans le piège, comment savoir reconnaître, quand elles s’avancent, rusées et matoises, les délices vaines ou les impasses patelines ? Depuis trop longtemps il s’était complu en ces lieux indécis où tout s’équivaut encore avant de se déterminer ; en ces lignes de partage résumant toutes les vertus de l’être sans en convertir aucune, parce qu’il cherchait l’espace de la plénitude, disait-il ; qu’il craignit sans doute, en empruntant telle direction, d’obérer toutes les autres. Il dut désormais réapprendre ce qui dans la liberté se joue d’aliénation et dans tout choix, de renoncement. Marcher, là, devant, n’est-ce pas en même temps cette autre voie : qui pourra dire jamais qu’elle n’eût pas été plus féconde ?
Partir, c’était cela aussi : sortir de ces eaux troublées autant que troublantes où la glaise s’entremêle tellement aux flots agités qu’il en devient impossible presque de discerner encore d’entre fleuve et rive ce qui emporte ou sauve. L’enfant seul, au cordon de sa vie, peut et doit hésiter car c’est tout son parcours qu’il prépare ainsi sans trop pouvoir jamais rebrousser chemin ; sans trop savoir, néanmoins, où ses impétuosités le mènent. Mais l’homme accompli, le peut-il encore sans renoncer à ce qui fait sa fierté d’homme ? N’est-ce pas immature candeur que de croire encore pouvoir rejouer sa jeunesse, quand ne reste de sa vie passée à glaner les terres en friche, que l’appel démesuré de la gésine ?
Partir, c’est cela aussi : crépiter de partage, mais tonner de solitude. Quérir l’être au devant des espaces ouverts, rêver de croiser, ici, demain, le vagabond, ivre de misère, fou de sagesse, qui lui apprendrait enfin ce qu’il ignorait et gisait pourtant, prompt à éclore, en son âme chagrine ; le laboureur exsudant d’efforts vains mais prompt à poser sa faucille pour étancher le voyageur ; mais, au fond, rester seul, incroyablement éperdu, de ne pouvoir transmette à quiconque le sens de sa quête, de ne savoir montrer à personne l’horizon, parce que de frontière, il n’est plus.
Il ne voyage pas, celui qui sait où le mènent ses pas : il se déplace seulement, transbordant ses joies et ses angoisses d’ici vers un ailleurs furtif. Il n’aime pas l’espace ; il le parcourt, l’utilise ; le foule. Mais ne le sert pas. Il faut savoir aimer l’espace, et se laisser envahir par lui, pour pouvoir partir ; voyager. L’homme borne ses espaces ; jalonne ses routes : il a besoin de repères. Il lui faut mesurer le chemin parcouru ; se rassurer de pouvoir parvenir à destination ; compter le temps échu et escompter la destination. Une pierre posée sur le côté, un calvaire au carrefour, une étape où se repaître de sa fatigue, tout lui est bon pour n’être pas perdu. Sans doute en est-il ainsi de nos vies que nous scandons d’anniversaires, de fêtes ou de processions, pour mieux marquer le parcours, ou masquer de lâchetés ce qu’il nous échoit de réaliser encore avant de disparaître.
Mais qui voyage, n’a pas de destination : il sait seulement d’où il part, à rebours de quoi il ne reviendra pas. L’espace subitement s’engouffre dans cette certitude-ci, dans cette anxiété-là ; et disparaît. L’homme seul n’a plus d’espace qui le signale, ni de temps qui le mesure. Eternel à sa façon, le voyageur est ombre, et ceci, du moins, le sait-il, l’éprouve-t-il comme autant de craquellements insidieux qui rongent son âme au risque de l’égarer. Assis-là devant sa table, le poète tout harcelé par un rythme qui se dérobe à sa plume, désapprend le temps que pourtant il veut scander ; et le peintre l’espace que néanmoins il entreprend d’orner. Est-il tant de différence entre l’anachorète, penché sur son grimoire aux tréfonds de sa crypte et le voyageur, nez au ciel, en quête d’étoile ? Entre l’exclus et le reclus ?
La solitude gomme, biffe et barre, espace, murs, villes ; soudainement rien, plus rien que cette matrice informe, tout juste balancée par les battements réguliers du cœur, qui font rêver d’un souffle qu’exténue pourtant le temps. S’exclamer comme seuls le peuvent les fous, non pour être entendu, juste pour s’assurer être vivant encore et percer l’écho gauchi de son corps. Parler au soleil ou à la mort, c’est tout un pour le voyageur ; prendre le monde à témoin parce qu’il n’est que de vide dont on pût encore plaider mais se satisfaire néanmoins de la béance ainsi offerte
Partir, parce que les chemins, jamais ne mènent nulle part ; écrire parce qu’en se succédant, les phrases s’oblitèrent irrémédiablement, télescopant sens et déraison, vanité et musique.
Ecrire parce qu’il n’est plus rien à dire ; marcher parce qu’il n’est plus de havre où se réfugier. Parce qu’il n’est plus que le monde à habiter !
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Le poète l’a chanté, le philosophe proclamé, et le prophète annoncé : au temps des hommes, bandé par le désir vers un destin qu’ils croient forger, répond le temps des cieux, des dieux.
Celui-là fuse comme l’éclair et balaie tout sur son passage, ne laissant rien intact, ni les champs, ni les routes ni les rêves. A la veillée, les femmes ont beau d’écouter les prouesses vantardes de leurs époux, les enfants s’impatienter de pouvoir à leur tour contrefaire le guerrier ou le bâtisseur, il faudra bien à l’aurore camoufler les larmes et mimer la fierté tant ils sont incapables de rester, incertains de revenir. Mais l’homme n’est pas voyageur ; tout juste chasseur comme si le monde ne lui avait été offert que pour y jouer le prédateur incorrigible, entêté, ou que son destin se nouât invariablement dans cette conquête. C’est pour cela que jamais il ne va nulle part pour toujours revenir sur ses pas comme si l’aller ne valait que pour se repaître du retour, que le départ inquiet fût toujours compensé par les ripailles des retrouvailles et que, surtout, il fallût, jusqu’à l’ivresse se gonfler de l’enflure des morts essaimées sur le chemin. Pour ceci du moins le chemin conserve en son parcours quelque chose d’une barbarie rémanente que l’innocence de l’odyssée n’effacera jamais.
Vaine reste pourtant cet opiniâtreté aux amples cadences des temps célestes. Les hommes peuvent bramer ou se morfondre, ils ne feront jamais que longer le galbe d’un orbe trop infini pour leur impatience. Le temps des dieux ne va nulle part, non plus que le layon du voyageur : toujours s’incurvant, comme pour s’en retourner à l’origine impossible, il retourne au même impassible car il dessine la vanité des choses autant que la patience des êtres.
Pour cela s’évanouissent l’ici et le maintenant, pour un ailleurs qui n’a ni lieu ni destin, ni constance ni relâche. Je sais des poètes qui en rêvèrent autant que le craignirent pour la phratrie nourrie avec la mort, pour le gué hyperboréen enfin ouvert, étonnamment offert à leur lyre brisée.
C’est cela aussi partir : se vouer à l’impossible et se savoir ne jamais l’atteindre et le poursuivre néanmoins ; dilapider sans barguigner sa peine comme seul écot qu’on sache encore présenter.
Les saisons tournent comme virevoltent les étoiles, ou se succèdent les jours. De la nuit ou du jour, qui commença ? la question a-t-elle seulement un sens ? Il n’est que pour le compas de l’écolier que la circonférence connaît un début, qu’il ne parvient d’ailleurs à tracer que pour le confondre aussitôt avec son terme. Non ! l’être ne souffre aucune genèse, qui procède de lui-même : tout au plus s’expose-t-il ! Invariablement les «étoiles courent-elles leur orbite dans l’envolée placide ; les nuits vainquent le jour pour succomber à leur tour ; et tout, pour qui sait regarder avec les yeux de l’âme, revient au même, solidement planté sous le tumulte apparent des hommes.
Partir, rester : une même angoisse pour un résultat identique. Courir les routes, initier une quête ou se morfondre de lâche impuissance : même débauche de sueur ou de larme pour une irrémédiable langueur. Pour le temps des dieux, mourir c’est encore naître parce que le mystère des origines tient à sa fin même.
Non que les mains ouvertes, ou les bras armés ne produisissent quelque effet qui bouleversât la péripétie de l’un ou l’histoire de tous, mais, plus justement, qu’il reste si faible, de si médiocre portée que nulle séquelle ne s’en conserve. Le brouhaha des hommes n’est fracas que pour eux-mêmes, violence mêlée d’amour, vilenies angoissées de sordide, sans doute ; n’est que murmure pour les dieux.
L’illusion, à son comble, fait croire à l’avancée : à l’orée de la caverne, il n’est plus qu’immobilité tragique. L’enfant rêve ; le vieillard regrette et le chasseur bande son arc : ils ponctuent tous les trois la même indigence, soulignent la même impuissance. Ils se seront succédé, l’un plus fat que l’autre pour s’imaginer progressant en force ou en sagesse ; pourtant il faudra à chacun réinventer ce que l’autre aura emporté avec lui. L’impétuosité de la jeunesse a déjà perdu la candeur de l’enfance ; l’homme accompli fou de puissance n’a pas encore la patience du vieillard et celui-ci aura gagné en sagesse ce qu’il aura déjà perdu de pouvoir. Comme pour le cercle où se confondent début et fin, il faut sûrement voir en l’enfant le meilleur interlocuteur de l’aïeul. Ecartés des mirages de l’acte, ils clament la tragique vérité d’un recommencement obligé.
Le fils n’hérite jamais du père car celui qui meurt emporte tout avec lui que les siens devront recouvrer : c’est comme si l’humanité était condamnée à recommencer à chaque babil ! Celui qui part ne laisse rien derrière lui et il vaut mieux qu’il ne se retourne pas : il souffrirait assurément de voir le monde, les siens, continuer, sans lui. Comme si l’on importait pas ; ou si peu.
N’être rien ; peser si peu ; laisser bien vite ses traces effacées, tel semble le destin de tous, que signe seulement plus vite celui qui part.
Il n’est qu’un peuple à qui le destin interdit de gratter sa terre, et forger son histoire : il tint cette tragédie de son élection même. Condamné à la fidélité, passionné d’engagement, ce peuple a vu que sa survie tenait à sa permanence, sa puissance dans son identité, son avenir dans sa mémoire. Peuple des peuples, père de toutes les fois, il esquisse l’archétype du voyageur, ce qui dans l’humain pointe finitude, misère et désarroi.
Il erre celui-là, pour l’éternité des éternités de n’avoir pas su reconnaître l’Envoyé ! non ! celui qui erre, c’est l’homme dans l’homme : le voyageur. Sans terre, sans foyer, sans escale ni destin : il marche et pourtant il se pourrait asseoir, parce que c’est tout un.
A l’orée des dieux, ombre et lumière se confondent ; espérance et déréliction.
C’est pour cela qu’il partit ! Pour mieux rester.


Le chemin, la vérité et la vie…

Il en est des montagnes comme des hommes : elles semblent si tenaces que rien ne doit pouvoir les ébranler ; elles se dressent là, devant nous, comme autant de fiertés farouches qu’aucune intrépidité ne saurait entamer ; et dessinent dans le silence impavide des jours l’horizon extravagant de nos efforts. Elles sont la marque pesante d’un temps qui ne passe pas, nous réduisant à la mélopée chagrine de nos vains efforts. Là, depuis toujours, comme un point cardinal, qui nous offre un sens autant qu’un repère, elle barre l’espace autant qu’elle le scande. Sur ses flancs, les hommes peinent à leur survie, oeuvrent à leur pérennité hésitant, comme à chaque jour entre la portée de leur ahanement et l’inanité de leur aspiration.
Que peut bien signifier, pour ce pic fièrement dressé, la mélopée sans cesse réitérée de nos gesticulations, des hauteurs de la montagne, cette véhémente litanie des hommes qui se seront succédé sur ses vertiges pentus ? Ici, l’éternité, là le temps qui passe et efface les moindres traces de l’importance humaine. Il faut monter très haut, atteindre presque le sommet, pour reconquérir quelque chose du calme des origines : là haut, les mimiques humaines ne sont plus que d’infimes abscisses, presque effacées, tant s’équivalent ces affairements empressés aux yeux de qui ne change pas. Comme une cohorte sans fin, les hommes, de là-haut, se suivent et se ressemblent étrangement, comme s’ils ne faisaient qu’un, ou que, par le miracle des chicanes effacées ou surmontées, ils ne formassent qu’une même chaîne, au dernier maillon de quoi s’ajoutât sempiternellement un nouvel anneau que chacun forge à le croire ultime, quand il n’est que solidaire.
Homme, sais-tu seulement vivre le temps et embrasser le transitoire comme la grâce renouvelée de ta liberté ?
A nous voir, si gravement, gratter toujours la terre, bâtir nos édifices et perpétuer nos lignées, je mesure l’angoisse à peine enfouie de nos nuits ; et la cadence furieuse de nos jours. Savons-nous seulement vivre, nous qui répugnons à l’instant, prétentieusement accoudés à la vanité de la trace ? nous, si obstinément suspendus au regard porté au lointain, quand il nous eût fallu, plutôt, lever les yeux vers les cimes ?
Je rêve, c’est vrai, d’épaisseur, pour nous qui ne sûmes tracer que des lignes. Il nous manque le volume, l’amplitude. Comme si le monde jusqu’à nous, n’avait jamais eu qu’une seule et piètre dimension, comme si la minceur des choses avait été plus écrasée encore que de rigueur par notre impuissance à exhausser notre regard, ou que, par l’imprécation des jours et l’enfermement des tâches, nous eûmes simplement oublié que ces venelles-ci, ces sentiers-là, tracés par on ne sait qui, simplement peut-être par la lente corrosion des jours, et la farouche coulée du ru, que ce layon, oui, loin d’être un calvaire, offre au contraire à nos pas hésitants, l’heur d’une trouée, la vertu d’une perspective.
De là-haut, niché, l’on ne domine rien, mais l’on surplombe tout, et le panorama si largement ouvert sur la vallée interdit tout désespoir. Il n’est pas de fleuve sans gué, si malaisé fût-il, qu’on ne le puisse avec souffrance ou ingéniosité, franchir. Il n’est pas de vallée qui nous condamne à l’impasse, tant, là-bas, au détour de nos requêtes, s’entrouvre une trouée, un col, et l’ubac de nos peines. L’espace n’est jamais barré, il se révèle juste trop ténu, écrasé qu’il demeure par notre obstination à ne pas le dilater.
J’ai craint, comme d’autres, la dilection d’aucuns pour les hautes cimes : le pouvoir me reste haïssable, et détestable l’arrogance même de vouloir forger la chaîne des hommes ; je ne parviens toujours pas à considérer le chaînon comme ce qui doit asservir, mais au contraire réunir. Me flagelle comme une obscénité, l’ambition opiniâtre qui vassalise l’autre, rabote le destin et enferme les rêves. Escalader les pics, braver les impossibles, tremper sa volonté jusqu’à l’ultime soupir, sont autant de tensions perverses que la lente pérégrination dément, et la vie réprouve.
Dans cet exhaussement qu’offre la sérénité des monts, il y a au contraire toute la lenteur des temps qui passent moins qu’ils ne s’écoulent, la même fougue inerte que celle des flots du Rhin dans la plaine. J’y veux voir non la clameur de l’orgueil, mais la sourde rémanence de l’humilité. Non pas se mortifier à l’idée que nous ne serions rien, ou si peu ; mais se glorifier au contraire d’être l’atome discret d’un souffle plus ample que soi ; le chemin, transitoire d’une histoire que nous longeons difficilement et prolongeons à peine ; le risque, sans cesse pris, la main transie, gourde de trop d’engelures, qui s’offre à l’autre, sans quête de retour, pour la gravité seule du geste. Comme si nous n’avions d’autre héroïsme que de réverbérer l’écho originel, et le transmettre à qui nous suit, ce peu surajouté qui ne compte que pour nos forfanteries mais s’efface sitôt que s’élève le regard. Se réjouir de la trace sitôt effacée que marquée, comme nos pas sur la grève que la moindre vaguelette mourant sur la rive suffit à gommer.
Qu’importent alors les ombres moirées qui ternissent nos désirs, ou les écueils fatals de nos efforts ? Tout juste parviennent-ils à nous arracher quelque larme ! mais pourquoi donc devraient-ils entraver notre route.
La vérité gît sans doute ici, nichée au détour de la ronce, ou de la jonchée, négligemment abandonnée, des feuillages jaunis d’un automne interminable…
La montagne concède de se laisser parfois percée de puits ou de mines, et abandonne parfois à l’avidité des hommes, les pépites dorées ou argentées qui leur confèreront l’illusion de l’importance ; se laisse parfois arracher sa chair dont on taillera pierres de cathédrale ou cisèlera statuaires et jubés pour mieux parer la prière empressée des âmes. Elle se donne, sans retenue, mais sans s’abandonner jamais.
La vérité est dans le chemin même, non dans la pépite. Dans le parcours sinueux, non dans le terme ; non dans la force énergiquement déployée de l’effort mais au contraire dans la fidélité soyeuse et silencieuse qui s’entête à orner chaque geste, chaque parole, chaque recueillement et silence, du souvenir ému et circonspect de ces étendues neigeuses, que l’aurore réserve au promeneur matinal, vierge de toute empreinte comme aux matins du monde.
L’envie est si forte d’y poser son pas, de marquer l’espace d’un signe de son parcours, mais la répugnance si vivace à souiller la limpidité des aurores !
Toute notre vérité gît ici, dans l’ambivalence de nos jours à vouloir tellement être sans souiller ; à œuvrer sans détruire ! Comment vivre sans être prédateur ?
La montagne nous l’enseigne qui semble vierge de toute atteinte lors même que nous nous acharnâmes, aux siècles s’écoulant, à lui arracher son sel et sa terre ; sa sève et ses fruits. Que nous nous adossions à l’adret ou tentions de gravir l’ubac, toujours l’ombre qu’elle projette sur la vallée, révèle le serment de l’aube, annonce l’exploration du crépuscule, et nous engage, en une soucieuse quiétude dans les méandres de la nuit.
Il n’est pas que le désert pour nourrir la tentation. Le fils s’éloigna, pour recueillir les éclisses éparses de sa mission, et forger le bouclier écartant à jamais ce qui d’ignoble, pût se tenter. La solitude, à peine troublée par le bruissement immense de l’éloquence perverse, offrit à celui qui se levait, l’heur de tremper son cœur aux fouaillements de l’être. Mais la montagne aussi est lieu du dévoilement, plus rustique sans doute, non moins authentique, pourtant. Aux détours de la mer traversée par le miracle de la piété, sur la route d’une promesse invraisemblable, le bègue, qui répugnait à porter une parole qu’il ne pouvait même pas prononcer, gravit le mont, et attendit, que tonne l’être. Encourant tous les risques, et l’imprudence d’abandonner son peuple dans la vallée sans autre guide que la certitude d’un retour impossible, sans autre foi que l'allégation bravache de l’Etre, que nul avant lui n’avait osé proclamer, il resta, dans ces hauteurs où s’exhale le sens, s’exalte l’être !
Je l’imagine, assis, les mains ouvertes vers les cieux, en ce geste si pur de la prière orientale, quêtant l’impensable, scrutant l’ineffable. Savait-il seulement ce qu’il attendait ; ce qui l’attendait ? Un signe, ardent, une calme luminescence ?
Puis ce fut le tonnerre, clinquant qui allait, pour les siècles, fracasser l’être d’autant de coups de buttoir que de vie à réinventer. Brusquement fendue d’éclairs, la nuit s’ouvrit comme les flots de la mer, et là haut, aveuglante de félicité, l’incroyable évidence de la loi. L’histoire humaine, soudain, béait comme les lèvres d’une cicatrice qui ne se refermerait pas, comme cet horizon que souligne en même temps que barre la montagne. Le messager sentit combien désormais la main se pouvait tendre, plutôt que le bras s’armer ; que le voyageur qui s’avance n’est pas ennemi à pourfendre mais proche à accueillir ; et qu’en s’offrant à l’Etre, qu’en lui consacrant un jour, ce serait tout son cheminement qu’il ornerait désormais de sens et de vie.
J’aime Israël pour cela, d’avoir inventé l’Un, que l’on aime autant que craint, d’avoir su, pour toujours, percer la vallée, et nous offrir cette trouée mélancolique où les armes jetées enfin sur les bas côtés permettent enfin aux mains de se libérer et tendre ; où les bâtons cessent de frapper le camelot qui s’avance pour soutenir seulement les pas hésitants mais encore décidés des vieillards impatients d’atteindre la terre promise.
Pouvait-il savoir que la langue grecque le redira qui choisit le même mot pour dire à la fois la pensée qui s’élève, le geste qui accueille, la main qui recueille. J’aime la Grèce pour cela d’avoir inventé le logos dans cette richesse offerte du chemin, et de la vérité, d’avoir nommé ange, celui qui transmet.
Gravir les monts, c’est toujours s’approcher un peu de l’être ; et risquer la fureur. L’air aux cimes extrêmes est si rare, quoique pur, qu’il manque toujours de nous étouffer en excitant nos ardeurs : la Torah ne raconte-t-elle pas que la Lumière divine est telle qu’aucun homme ne se pourrait tenir devant elle sans être immédiatement aveuglé ; sans se consumer incontinent ? Ambivalence de l’être, qui rapproche de si près la vertu de la création et le risque du néant, ambivalence des sommets qui conjuguent si intimement pureté et étouffement ; ambivalence des jours qui offrent à la vallée, la sueur des larmes, et l’effort des sourires ! Convoqué dans l’être, sans s’y pouvoir soustraire, la barbe blanchie comme si les flammes de la parole avaient de trop près léché son visage et consumé sa jeunesse, Moïse, redescendit, toujours bègue, comme pour mieux souligner que le message importe plus que le messager ; qu’il n’est pas de faiblesse humaine qui ne puisse porter l’infini de la promesse divine.
La déréliction qui l’attendait, ouvrit les chemins d’une sainte colère. En brisant les tables de cette loi qu’il venait juste de recevoir, Moïse, rappelait simplement qu’il n’est pas d’engagement qui se puisse d’infidélité contenter. Au pied du Sinaï, au chevet de l’être, il n’est de chant que de l’être qui se doive entendre ; que de complainte qui se doive pieusement élever.
Le piton soutient le montagnard quand, tout entier à son affaire, celui-ci lui dédie sa vie, la tension fidèle de son être. Il sait que le roc, solide, étaie sa route pour autant qu’il servira la pierre plutôt que simplement la fouler.
Elle se dévoile peut-être ici la vérité de la vie : dans ce chemin malaisé, humble où l’homme réapprendrait à tenir sa place, à servir l’être plutôt que le fouler ; à l’embellir pour la gloire d’une harmonie que le monde peine à maintenir.
Derechef, j’aime le grec pour avoir su nommer dévoilement, ce que sottement nous appelons vérité : parce que la vérité ne saurait pour nous coïncider avec l’être ; que cette coalescence est le seul fait du divin ! qu’en revanche, la vérité est tout entière dans le chemin, dans ce gué, difficile à dénicher où passe, de la grotte à la lumière, ce qui éclôt, s’éveille et grandit. Que vérité est justement ce qui advient, naît et s’approche. Que vérité est compagne en cela du pèlerin que nos tables devraient ne jamais omettre d’accueillir aux vents mauvais, aux nuits menaçantes ; aux Noël frileux et solitaires.
C’est pour cela même que j’aime la montagne, parce qu’elle scande invariablement la litanie de cette vérité qui se dévoile. En mimant l’éternité de son immensité, elle nous convoque à advenir, par nos efforts, nos désirs et nos craintes. Elle n’est pas plus éternelle que nous ne le sommes mais nous avons besoin de l’espérer pour oser encore advenir.
La montagne nous est amie : qui sait nous accueillir en nous prescrivant de nous exhausser aux faîtes ; de ne renoncer jamais ni de nous satisfaire des clairières charmeuses. Elle nous abrite moins qu’elle ne nous voue au chemin, au voyage ; à l’épreuve. Ne jamais s’asseoir ; toujours conserver près de soi brodequins et canne, parce que toute vérité est aventure, excursion ; sortie de caverne. S’aveugler pour quelques instants, certes, mais se soumettre à l’ombre de l’être éclôt, et prier, puisqu’il n’est de vie, qu’à l’humus recueilli ; de chemin joyeux que dans l’ancillaire fierté de soutenir plus noble que soi.
Il en est des cimes comme des amitiés : leur présence exigeante qui nous incite sempiternellement à nous dépasser, en dessinant l’horizon ouvert des compossibles où elles nous convoquent. Toujours là, présente, elle est ce qui s’approche, et recueille !
Aujourd’hui, demain, savoir le pic, là haut, prompt à être admiré, gravi et respecté ; savoir l’amitié si proche, si forte, m’oblige à être meilleur que je ne suis, à m’exhausser encore.
Cet effort, être signe de l’autre qui vous accueille, est le sens du chemin ; la force de la vie ; le sens de la vérité.
Présente, toujours ; c’est cela que je te dois et pour quoi il n’est pas de gratitude assez forte. S’engager à reprendre le chemin ; à ne pas regarder en arrière ; mais toujours scruter l’escarpement prochain qui fera de nous, luminescences avouées, la ligne de crête de ceux qui demain, conjugueront avec nous la présence de l’autre et la richesse du sens.