12 juillet 2006

Habiter le monde en poète

Et, subitement, il en fut comme au commencement du monde.
Il en va des îles comme des femmes : si proches de la côte qu’elles puissent être, comment savoir si elles s’éloignent ou se rapprochent, tentent pour l’ultime ressac le comblement de l’isthme ou au contraire submergent les flots d’un interstice abyssal. La côte est sauvage, les rochers déchiquetés et dans les joints que la mer concède au sable, seules quelques algues ploient, comme pour mieux clamer l’aridité du site. L’espace est émouvant parce que sauvage, sauvage parce que la marque de l’homme y est impossible, ou bien, sitôt effacée que tracée.
Inquiète d’elle-même, tout empressée d’embrasser le monde, tout empêtrée, nonobstant, de sa crainte de n’y point parvenir, elle erre le long des plages ne réalisant même pas que l’exiguïté de l’île la fait incessamment revenir sur ses pas. L’île toujours réinvente le mouvement perpétuel ou l’éternel retour du même parce que le temps n’a pas de prise sur elle. Les flots ont beau tenter d’arracher inlassablement un peu à chaque fois, les limons et le soc de la falaise ; rien n’y fait ou ne semble pouvoir y faire. L’île est la preuve que mouvement et repos se rejoignent : toujours pareille à elle-même, elle s’éloigne de la côte, invariablement.
Ainsi es-tu, toi qui te cherches sans pouvoir te trouver encore. Il te semble que parfois l’eau monte à ce point qu’elle réduirait à presque rien l’espace où te déployer. Et tu piaffes d’impatience et d’impertinence, comme piégée par les eaux éveillées de tes propres passions. Tu dois savoir, qu’ici comme ailleurs, aujourd’hui comme toujours, les eaux finissent par se retirer et laisser à nos rêves l'intervalle de leurs chimères.
Les bêtes savent, elles, qu’il faut beaucoup donner pour savoir recevoir enfin ; elles se soumettent plus souvent à nos ires qu’elles ne le devraient : elles ne savent désapprendre la fidélité ! Ces chevaux-là, piaffent, virent et tournent affolés sans doute, mais ne se révoltent pas. Ils sentent combien la terre toujours leur rendra leur dû, et les sauvera de leur générosité. Il faut beaucoup aimer pour savoir pardonner, beaucoup pardonner pour savoir aimer.
Car l’amour advient à qui sait renoncer aux jamais et aux toujours. Le chemin se déploie au devant de nous, il nous advient quand nous savons être en marche. Nourris en toi cette loyauté qui sourde du cœur Il est des richesses, insoupçonnées, même et surtout de toi, qui ne demandent qu’à jaillir, fuser et s’épanouir. Savoir aimer les autres, c’est d’abord désapprendre de se haïr. Ne rien attendre, tout donner, s’efforcer de cheminer les mains ouvertes et le cœur béant ; savoir saisir la main qui se tend et n’oublier jamais que tout instant de joie est comme un hymne qui dans les cieux scellera tous ces cantiques qui nous rendent le monde habitable.
Oui, et pour ceci, te faire absolue confiance, habiter le monde en poète. Se dire, à chaque instant qui fuit, que l’on réinvente le sens et lutte contre l’enfouissement de l’émotion. Seules les choses, ne l’oublie jamais, ont une définition qui les compresse. Nature et vivant, nous sommes voués au devenir. Jamais tu ne seras tant que tu désireras ; toujours tu te construiras.
Oui ! tu seras telle une œuvre d’art, jamais finie tant qu’un lecture tournera les pages, tant qu’une âme épieras les contours imprévisibles de la mélopée, tant qu’un œil averti scrutera la courbe insensée qui résume toutes les formes, toujours réinventée par la mystérieuse inspiration d’une conscience ouverte. Oui ! tu peux l’être en désapprenant la certitude, en aimant jusqu’à en souffrir, ce qui se donne, s’ouvre et s’invente, ce dévoilement que le grec nommait vérité.
Aime la vie pour la fondation sans cesse recommencée, pour les murs érigés qui ne fassent pas de toi une forteresse, mais un palais, ouvert aux quatre vents de l’autre, que l’on choie parce qu’il est autre. Aime le chemin, et comme ces chevaux, enfin assagis, je te le promets, tu verras les eaux se retirer et l’aurore se lever.
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