03 septembre 2005

L'aube



Avant tout matin, parce qu'il n'était encore ni terre qu'un soleil réchauffât, ni temps qu'un merle enchantât; avant tout espoir parce qu'il n'y avait encore aucune défaite à regretter ni même de désir douloureux à rassasier; à l'extrême pointe de la nuit grise mais quiète cependant, se tenait Il est.
Seul.
Où qu'il portât son regard, il n'envisageait que Lui. Où qu'il prêtât l'oreille, il n'entendait encore que l'ultime rémanence de son nom: YHVH
Alors, las de tant d'incantation, il saisit, de ses deux mains jointes, les quatre lettres de feu qui composaient sa puissance et les projeta au loin dans le néant.
Le Yod s'enroula sur lui-même comme la foudre sur elle-même entrelacée puis il auréola la face du Seigneur. Mais l'espace parcouru du néant vers la face de Dieu était désormais illuminé.
YHVH n'était plus silence mais Lumière.
Le Hèt fragile, presque titubant, retomba maladroitement sur ses pieds, manquant presque de tomber mais se retint à son double. Accoudés l'un à l'autre, sans même réaliser qu'ils inventaient par là l'union et le compagnonnage.
YHVH n'était plus silence mais amour.
Le Vav curieusement, resta suspendu dans les airs, tel le glaive: ses deux branches convergentes semblèrent, selon que l'on regardait d'un côté, réunir, solidement attachés, les deux versants du monde ainsi créé; et de l'autre, ouvrir tout l'éventail de l'histoire possible.
YHVH n'était plus silence mais Messager.
De Son nom enfin épelé, Il venait d'inventer la puissance, l'amour et la justice.
Alors, dans le maelström épais des commencements ultimes, se formèrent tout ensemble forêts et monts, îles et continents, plaines riches de blé et déserts prometteurs d'oasis. La vie ne manqua pas longtemps à ce chatoiement de couleurs et de formes puisque surgirent tout aussitôt poissons et fauves, chatons miaulant et humanité balbutiante.
A l'aube ainsi dessinée par la puissance, la création éclatait de mille lumières, et dans sa jeunesse impétueuse dessinait les incroyables contours de la vie.
Mais l'homme grandit, dans sa merveilleuse et terrifiante faculté de choisir. Ainsi, inéluctablement entraîna-t-il la création loin à l'écart de l'être comme s'il n'avait pu s'affirmer que dans la palinodie de ses origines et la corruption de son pouvoir.
Les nuages noircirent, qui s'amoncelèrent au dessus des cimes, les vents gonflèrent qui agitaient les océans et fouettaient les chênes. Alors l'univers, insensiblement, presque par défi, s'éloigna; à en perdre haleine, à en perdre beauté et sens.
Le monde avait quitté le berceau de son âme et tentait sottement de s'inventer un avenir insolent comme si la vie et la justice pouvaient se perpétuer dans le déni de ses racines.
La pierre de soutènement qui reliait la création à l'être s'était effrité et manquerait bientôt de céder.
Resterait-il épissure qui puisse encore sauver la création de s'égarer ainsi à l'écart de l'être?
Loin, tellement loin, au retrait ultime des mondes, ici, dans le secret d'une masure presque détruite par les vents et la négligence des hommes, au recoin chancelant d'une chambre qu'éclairait à peine la lueur sombre d'une bougie presque éteinte… un enfant!
Debout, la tête haute, la main levée il tenait l'archet, et par ce geste haut que lui avait enseigné son maître, il apprenait la fierté d'être un homme.
De son minuscule violon, si fragile qu'on eût dit un jouet, mais des notes aussi, caressées sur la corde avec le sérieux que seuls les enfants savent encore consacrer à leurs tâches, s'exhalait l'haleine de la vie.
Les doigts gourds de tant de maîtrise, le souffle retenu comme si la moindre respiration avait pu altérer l'harmonie de la fugue, le sourire épanoui de l'enfant s'unissaient pour offrir au monde la fresque ultime du pardon, la poésie du service et la symphonie de la quête.
Ce soir encore, par le miracle renouvelé de cet enfant qui apprend à jouer Mozart au frêle violon de la générosité, la création se maintient dans l'ombre portée de l'amour divin, et l'haleine pure de l'enfant s'entremêlant aux notes évaporées, compose la musique de l'alliance.

MOISE

Assis là, sur ce rocher qui offrait à ses yeux le seul promontoire qui lui ouvrît suffisamment l'horizon pour embrasser enfin l'infinie douceur de la Parole divine; hébété, comme abasourdi par une révélation qui annulait toutes les autres; taciturne comme seuls peuvent l'être les hommes dont l'âme a frôlé l'étale douceur de la plénitude; prêt à mourir tant il lui semblait alors avoir éprouvé tout ce qu'âme humaine peut endurer; aux confins de l'enthousiasme, devant ces cimes où Dieu venait juste de le convoquer, mais du désespoir aussi de parvenir jamais à s'y exhausser, Moïse, vidé de tant de parousie offerte, rêvassait tandis que son bras, presque par mégarde, balayait le sol de son bâton, comme s'il avait inconsciemment désiré que la terre, sacrée de tant d'indicible rencontre, restât vierge de toute trace, de toute empreinte humaine, même la sienne, tant son indignité en eût souillé la sainteté.
Combien d'heures, combien de jours resta-t-il ainsi, non pas prostré, mais transi sur le roc élyséen de ses extases? Nul ne le sut. Rien ne semblait devoir l'atteindre; ni la faim, ni le sommeil. Sans doute serait-il demeuré ainsi, dans cet impassible regard qui n'entend plus le bleuté du firmament ni ne voit la nostalgique mélopée du rossignol si la voix céleste, fulminante, n'avait de nouveau grondé, le rappelant de son sommeil éternel aux sourdes contingences de l'heure.
Mêlant en un adorable hourvari, la promesse de l'aube et les lourdes passées noirâtres de l'ouragan, le ciel déchira cette qualité de silence où Moïse avait laissé baigner son âme, pour tonner encore de cette menace abyssale qui transit l'âme et fait le cœur tressaillir.
Alors le Seigneur envoya un signe.
Sans qu'il le réalisât immédiatement, Moïse vit l'ineffable tétragramme,, tracé sur le sable de ce bâton qu'il tenait serré, qui échappa cependant à sa main, quand, quelques secondes auparavant, il dessinait encore ses lignes enfiévrées qui ne trahissaient rien d'autres que la vacuité de son âme et la vaniteuse finitude des hommes. Son cœur manqua d'imploser d'étonnement et d'angoisse. Il ne s'appartenait plus. Quelque chose, qui n'était pas le hasard, avait saisi son bras et guidait son âme.
Le buisson si ardent qu'il crut ses yeux muets à jamais, avait essarté son âme. Jamais homme ne subit cela: cette absolue sensation d'évidement qui corroda ses souvenirs de grandeur, la noblesse où il avait été élevé et le dernier lambeau de fraternité qui le liait encore à Pharaon. Moïse se délitait en lui comme si la présence divine ne pouvait se conjuguer qu'avec le retrait de l'homme. La moindre parcelle de désir ou de volonté, le dernier écho d'identité s'effritait à présent devant la lumière impérieuse qui le convoquait au-delà, loin au devant de lui-même. Son cerveau, même, cédait devant ces images soudain confuses et contradictoires qui le ramenaient à l'enfance de ses peurs. En lui, vacuité et plénitude s'emmêlèrent en un tourbillon où la raison s'égarait cherchant désespérément l'aspérité d'un mot où s'agripper. Il n'était plus lui-même et son âme, trop étroite désormais pour accueillir l'ultime élan de la grâce divine, s'écartela jusqu'à la démesure.
Il fallait que l'homme mourût en Moïse pour que naisse le prophète.
Mais s'il n'était déjà plus lui-même, il n'était pas encore la bouche de Dieu. Tout juste égaré, entre l'être et le silence, grand corps brisé, abandonné d'avoir été trop assiégé. Pour d'imperceptibles secondesencore, Dieu sembla s'être retiré l'abandonnant à son rocher comme pour laisser à son âme l'espace du recueillement. Mais, trop à l'étroit dans ses chairs lascives, Moïse souffrit. Or, Dieu toujours s'avance sans coup férir, tant la nuque humaine se raidit devant les incessants coups du glaive divin. Ainsi, après qu'il crut tout perdre, sa voix, son passé, son âme et son avenir, Moïse subitement recouvra tout ensemble. De sa main, il tenait l'indicible: LE NOM DE DIEU.
Son âme ressaisie, mais ses muscles aussi, tendus à l'extrême, chaque parcelle de sa peau, chaque recoin de son corps, la moindre pliure de son esprit, quoique effacés par l'incompréhensible image, pourtant criante de pureté, se concentrèrent comme tendus dans le geste de ces doigts.
On eût dit que sa main avait aspiré tout ce qui lui restait de chair, de sang de sueur et de force. Oui, l'homme avait une main! Mais cette main avait vu dieu. Et briller comme autant d'enivrantes sentences les dix mélopées qui décideraient du genre humain.
Il n'écrivait pas. Non! Les mots ne surgissaient ni de son âme ni de sa pensée.
Il était les mots.
En lui, la Parole incarnée, embrasait la main et résonnait le sol. Il n'écrivait pas: il était l'écriture. Jamais le symbole n'avait tant confiné à la perfection de l'être.
Une à une les dix impérieuses exhortations rythmèrent le souffle de Moïse; sublimes de simplicité, telle une destinée qu'aucune poussière ne dévierait jamais. Et les lueurs du jour, d'abord hasardées, bientôt impétueuses, tel un ruisseau juvénile d'ardeurs devenant torrent irrépressible de majesté, n'en parurent que plus mélodieuses encore.
Dans cet interstice immense qui sépare Dieu de son œuvre, là où son âme errante laissait s'insinuer la ferveur, Moïse devint l'instrument de la miséricorde pour que la parole gravée dans l'airain, récolte un à un les éclats épars de la finitude humaine. L'aubade monta des abysses et la création tout entière, fièrement rivée aux amarres de la lumière enfin décelée, se leva pour marcher; le regard franc; le pas volontaire.
C'était beauté de voir les cuivres tonitruants de la promesse résonner enfin, scandant l'odyssée périlleuse de l'être. Car, soudainement, la création exhaussée, se présenta aux rives de l'Etre. Dieu n'était plus si loin, mais seulement là, sur l'autre berge du fleuve de parole qui l'unissait à l'homme. Lui seul pouvait en traverser les eaux dormantes aux sublimes secondes où la Parole le compénétrait; mais plus jamais désormais, son peuple ne serait seul à s'extirper douloureusement des traverses méphitiques de l'orgueil. Priant, le regard obsédé de grandeur, tourné vers l'autre berge du fleuve, Israël enfin verrait éclore la Parole, entendrait la défaite honteuse des Ténèbres.
Alors s'engagea l'incroyable dialogue: montant de la vallée, sourdement réverbérée puis emmurée par l'âcre escarpement des rocs, scandée par l'écho, exhaussée jusqu'au cimes arides du Sinaï, la prière ivre de ferveur des fils d'Israël s'éleva tandis que s'abattirent sur la montagne sacrée, l'ondée purificatrice, l'éclair aveuglant et le tonnerre colérique.
Et, miracle, l'orage entrelaçant l'ample mélopée, ensemença le dialogue de la pensée humaine et de la parole divine. Moïse, au centre de ce sublime hymen, tenant de ses deux bras enfin solides qui désapprirent alors de trembler, la colère impérieuse et sainte et la foi candide, si fragile encore, joignit alors les mains et célébra leur Alliance.
Un peuple était né!
L'histoire humaine pouvait enfin commencer: dans les ombres moirées de l'ouragan, l'Alliance ouvrit les écharpes de lumière et dessina un chemin de gloire.
Moïse sut alors que le temps était de reprendre son bâton de pèlerin, de redescendre dans la caverne belliqueuse du temps, pour conduire son peuple vers la terre promise.

Euclide

Euclide a tort : les espaces ne sont pas homogènes. Il eût été trop beau sans doute que les points, atomes géométriques de notre imagination n’emplissent aucun espace et s’équivalent comme autant de nombres essentiels à notre action. Non, vraiment, les points sont ici, devant nous, comme autant de menaces invisibles qui chantent leurs dirimantes certitudes.
Non les flèches ne percent jamais leurs cibles et vains sont les efforts d’Achille à pourfendre l’ennemi. L’histoire sans fin déroule invariablement ses péripéties qui toutes reviennent au même point, où la flèche, sans doute pour nous complaire, contrefait le mouvement. Et l’histoire, sans finitude aucune, déroule ses péripéties sans qu’on en puisse jamais espérer le terme.
Le père regarde sa progéniture poser ses pas dans les mêmes traces erratiques et pleure de soupçonner ses leçons inaudibles ; la mère rêve d’un palais où l’harmonie le disputerait à l’amour et souffre des invectives que pourfendent dans leur course folle les flèches qui décidément atteignent toutes les cibles de n’en viser aucune. Et l’enfant, l’enfant surtout, qui dans son empressement à déchirer les limbes, contrefait la marche, droite et fière de qui veut grandir, sait-il que demain, dans l’angoisse de ses douleurs, dans l’incertitude de ses errances, dans l’extase fugace de ses lueurs, sait-il vraiment que bientôt il gémira d’avoir délaissé ce seul continent où les roses sont rouges et les rires lumineux ?
Qohélet l’a proclamé, Nietzsche l’a écrit : le sillon que nous traçons derrière la mégalomanie des maîtres, toujours finit par s’incurver et le cercle qu’il trace, pour rassurant qu’il puisse sembler, nous enserre néanmoins dans le cercle infini de nos babillages.
Le temps n’est pas, il est seulement la trace de nos pas incertains abandonnée sur le sable de nos insuccès, de nos rires et de nos peurs. Le temps ne va nulle part, non plus que nous : ni de l’avant, ni de l’arrière ; il est, comme nos gesticulations ridicules à vouloir vivre, cet interstice précieux et tragique à la fois, où le mouvement semble s’arracher à l’inertie mais la prolonge pourtant. Oui, le moteur est immobile ainsi que nos bras malhabiles ; vivre n’est jamais que ce soupir poussé, presque par inadvertance, dont on ignore pour toujours s’il est de délivrance ou de souffrance.
L’arbre, au printemps écorné, semble fier de son ramage et porte les pépiements volages comme autant de promesses que d’aubes. Les corps perclus d’engelures réinventent une ultime fois l’aubade, où d’ensemble, le chemin semble retrouvé où se parler, se chanter et rêver. Et, par cet extase redessinée, veulent tracer la ligne si fragile où l’autre enfin ne serait plus l’autre, mais celui qui, dans l’étreinte et le recueillement, s’approche et se mêle. Mais les corps, comme les âmes désapprennent trop vite l’oblation et le cercle menace d’encore se refermer. La tristesse, engoncée dans les replis intimes de l’être, menace toujours le don comme si joie et tristesse mêlées étaient le destin de la main offerte, ou que rien d’ultime ne se pût jamais ni offrir ni recevoir. La main tendue bientôt se referme dans l’air vicié de nos certitudes, harassée de tant contenir, évidée de ne savoir plus rien transmettre. Calleux d’avoir trop et si mal servi, le poing se referme quand il se rêvait offertoire : oui, décidément la main résume, pour notre gloire et notre infortune, toute l’ambivalence de l’être. Main qui frappe ou qui caresse, qui détruit ou échafaude ; main tendue ; mais armée.
L’homme tout entier réside dans sa main.
Celui-ci avec ferveur rabote et réchauffera bientôt les pieds de son aimée de ce sabot massif et pourtant si finement ciselé parce qu’il sait qu’il n’est de vie que par cet entrelacs tant attendu où le corps échaudé embraserait enfin l’âme. Tel autre, malhabile à saisir et maintenir ce qui du réel résiste, dessine sur la page, de sa main hésitante mais spontanée pourtant, ces arabesques invraisemblables d’où pourtant émergera le sens. L’ode qu’il compose, la ligne qu’il trace valent moins que la musique qu’elles exhalent. Sans doute importe-t-il que les mots s’envolent, car la cadence à peine contournée, s’incurve dans l’âme et y déposera, dans l’arithmétique des gestes, un peu de cette itération qui ouvre à l’effort la grâce d’un chemin.
De la main qui déchire à celle qui sur le corps offert caresse le crépuscule des jours, de la main qui charroie les sols à celle qui défait, toujours brame la même rage d’être.
Il n’est qu’un lieu, qu’une alvéole où l’effort le conjugue à l’être et ce lieu sans doute le connaissons-nous de l’avoir tant désappris. Il n’a ni nom ni espace, infini d’étroitesse, dilapidateur de retenue, il gît où croît le désert, dans ce qui sauve et se perd, dans l’insondable mouvement qui nous relie.
Pépite muette gisant au coin écorné de la pierre où achoppent nos efforts, rêve inavouable de tous les orpailleurs de l’âme, aveuglante d’être si visible, inaccessible d’être si proche.



L’éclisse des origines.





Il en est des rêves comme des rives. J’aime ces points si incertains qu’ils réinventent incessamment l’entrelacs des compossibles. Elle était comme l’homme libre, chérissant la mer : non pour l’immensité remuante et menaçante ; encore moins pour l’infinité d’un horizon si ouvert qu’il le disputerait à la puissance que pour cet espace quantique où rien n’effraie plus quand même les règles les plus ordinaires s’y fussent étrillées, les causalités les plus usuelles s’y fussent chavirées.
Il est bien un endroit pourtant, je le sais, je le sens, un espace ou un point, à la fois de nulle part mais omniprésent cependant, que je ne saurais nommer sans le réduire à une forme quand il est en même temps événement, brouhaha originaire ou bruit de fond du monde, réverbérant la secousse originaire et la prolongeant jusqu’aux dédales silencieux de nos gènes ou de nos angoisses. Aux ultimes confins des temps, comment savoir, en cette croix indécidable, si le monde contrefait sa disparition ou mime sa création ? délace le nœud gordien qui raccorde la matière aux rêves, ou bien au contraire revisite le souffle qui inventa l’alliance des corps et des dieux. Ici, ou là, au-delà ou en deçà, plane cette parole qui recueille la diversité des êtres, qui accueille l’âme si impétueuse d’inaugurer la vie. Oui ! l’esprit planait au dessus des eaux,et, sans doute,en subsiste-t-il quelque ultime rémanence : je la sens, l’entends et la vois dans cette vague s’épuisant amoureusement dans la douceur d’un sable trop pur pour ne pas être l’ultime offertoire de la vertu ou les prémisses sacrées d’une inavouable initiation. Comment savoir de la terre ou de l’océan qui des deux naît et se meurt ? qui s’épuise ou ressuscite ? qui à l’ultime seconde du jugement se donne ou se dérobe ? lequel invente l’amour ; le renoncement ou la mort ! Aucun de ces contraires ne se ressemble, mais tous s’y rassemblent. Parce ce que la parole est souffle, elle invente la vie ; parce qu’elle est recueillement, elle invente la prière. C’est en ce lieu si mal dessiné qu’il nous ressemble tous, en cette éclisse où les eaux se donnent à la terre, en ce ressac de soupirs où Gaia épousa l’océan, que furent offertes la grâce de la maternité et la puissance du rêve des hommes.
Oui, c’est en cet emplacement même, où bruissent les corps et s’agitent les œuvres, que tu te tins, interdite d’impatience, ivre d’insolence, comme pour mieux braver les ressacs trop lointains de l’horizon, les fracas trop gourds des falaises paressant aux vents mauvais. La femme seule sait ainsi braver dieux et destin pour exiger des uns et arracher à l’autre la vertu de l’œuvre, la métamorphose de l’âme. Sans doute, l’univers connut-il un début que l’océan contrefait et que le souffle des marées vaniteuses porte comme le lointain écho des premières terres émergées ; mais assurément il ne saurait succomber tant que terre saura nourrir la tendre souffrance d’une mère pour son petit. Je ne sais rien de plus éternel que cette rencontre toujours improbable, où l’amour s’invite à la table de l’être. Jamais la vague ne se lassera de rogner la falaise laquelle répugnera toujours à succomber à l’imbécile entêtement des flots. Jamais elle ne pourra détourner son regard de cette œuvre qu’elle couve en même temps qu’abandonne. Le bruit ne se fait musique qu’en délaissant l’uniformité des sons mais sait-elle cette notule si bravache que c’est au moment même où elle se rebelle contre les autres notes qui l’enserrent, et la plume entêtée qui la trace sur la partition, sait-elle que c’est à cet instant qu’elle réinvente l’harmonie en les accueillant dans sa révolte. Sait-elle, cette mère si soucieuse de l’enfant arraché, qu’elle le trouve au lieu même où elle craint de l’avoir perdu ; qu’elle le perd à l’instant même où elle se vante de l’avoir inventé ? Car il n’est d’amour que dans l’immuable sac et ressac, dans ce cycle parfois si languide où l’orbe semble contrefaire la ligne, et le mouvement, le repos.
La mère s’impatiente souvent, et patiente pourtant. De l’avènement à l’arrachement, l’enfant surgit, rugit et s’écarte toujours trop tard. A contretemps de l’être, le petit d’homme semble ne pouvoir claudiquer qu’en piétinant ses origines. Oui, il bravera le regard de la mère, épuisera sa sollicitude, mais n’aura jamais d’yeux que pour elle. Car la musique même de ses luttes, le rythme même de ses colères épousera sans qu’il y puisse mais, les premiers battements scandés à l’ombre réverbérée du cœur maternel. Comment deviner si cette vague incertaine se retire déjà ou mordille encore la plage ? comment savoir esquisser combien le petit achève de revenir quand il contrefait cyniquement le départ ? Même éloigné, même grandi, le petit le restera jusque dans ses haussements les plus intimes, et jamais la mère ne le pourra couver d’autres tendresses que la larme originelle.
Bénis ce lieu sacré de toutes les rives, où le fleuve semble moins se perdre dans la mer que l’océan concéder sa force aux limons de l’estuaire entrouvert. Bénis cet instant diaphane où oblation et pillage s’épousent à mille frais, cette croix que l’âme offre à la vie où tout, nord et sud, va et vient se rassemble et ressemble pour recueillir les ultimes éclisses de l’amour, ou les vagissements originaires de la vie.
Demain, bientôt, ou déjà, tu seras poussée à quitter le rivage et épouser les morsures du temps. Le vent toujours souffle vers les terres, comme aimanté par elles. Alors sera le temps du soc et du berger ; de la terre égratignée et de l’arbre abattu. Quand vient le temps des terres, s’égrène le temps des hommes ; le rythme saccadé des mains calleuses, qui pourfendent ou meurtrissent ; qui arrachent à la terre la graine et à la vie la serve douceur des bêtes. Plus jamais comme en cette rive la fin ne ressemblera plus au début, ni la mort à l’amour ! plus jamais la ligne ne se refermera dans la courbure vertueuse du cercle et les bras, les bras surtout trembleront de ne pouvoir plus se refermer sur rien.
Oui, il faut bien un jour quitter la rive et gagner les terres arrières mais redouter surtout qu’elles ne nous perdent. Car la terre non plus que l’océan ne se donnent ni ne se conquièrent. Nous laissant nous agiter comme si ce maëlstrom épais de vanités et d’espérances pouvait jamais engendrer d’autres quêtes que celles inassouvies à jamais de la puissance ou de la gloire. Oui il faut embrasser les temps qui fuient et les espaces qui courent pour n’oublier jamais que la trace si besogneusement acharnée lentement s’efface car le sable, d’océan mêlé, sait, lui, qu’il n’est d’œuvre que dans le regard éperdu de celui qui se trouve ; dans la larme recueillie perlant à l’horizon. Là bas, aux lointains confins des ultimes origines, où se trame l’éclat si précieux d’une lueur arrachée aux ténèbres, s’éveille la parole et se forme la glaise ; se lève la race des créateurs qui sauront égrener sur la partition des hommes la complainte de la vie ; animer les mots de tant d’amour qu’ils bruisseront à jamais le cœur des hommes.
Il faut célébrer le rivage originaire de la mère pour ce sein si suavement offert qui sait nourrir à jamais la puissance de nos rêves parce qu’il transperce l’âme. Il n’est pas de courage sans origine ; c’est au temps des mères que l’homme doit la grâce de tracer les jalons, et borner les espaces. Il n’est de violence que par l’oubli de cette rive originaire ; il n’est d’agression que dans la trahison des mères.
Je sais aujourd’hui, je le sens comme une délicate morsure qui éclaire l’horizon étroit de mes jours, que c’est dans la mémoire des mères, dans la prière respectueuse de nos origines que gît la grâce encore possible, toujours fragile mais si intimement nécessaire d’une main qui œuvre sans détruire, qui forme sans briser ; qui crée sans meurtrir.
C’est aux mères que le monde se doit de pouvoir se perpétuer sans affres ; il se désagrégerait dans l’ombre portée de la violence originaire sans l’œuvre perpétuée. Au lointain écho de la parole originelle qui sut arracher l’être aux frondaisons moirées des atomes entremêlés, répond comme une grâce la rémanence sans cesse perpétuée d’une création que les mères prolongent. Toujours les mères répondent ainsi aux dieux des temps enfouis nous offrant le seul dialogue qui vaille, entre la puissance et la grâce.
Il est des lieux qui recueillent ainsi à part égale, dans les bras tendus de l’effort, la chance renouvelée de l’être : Dieu, sans doute, versa-t-il sa parole dans la coupe sacrée qui repose sur l’autel croisé de l’être et du devenir. Je sais les mères perpétuer la prophétie comme une promesse.
C’est la promesse de l’alliance ; entre les hommes et les dieux ; entre les êtres et les choses ; c’est la promesse d’entre nous par quoi il sera toujours plus d’avenir que de passé. L’alliance de l’aube et du crépuscule pour que l’âme toujours se fasse poème.
Cette promesse je te la dois ; cette alliance, des rives et des rêves, je bruisse de reconnaissance de te la demander.
Au mitan des âmes, la mère toujours se donne et nous exhausse.
Merci pour la rive que tu longes et que tu ne désapprends pas de franchir. .
La démesure

Le prunier se dressait là, devant moi, offrant quelque ombre pour une après-midi de spleen. Il porte de nombreux fruits, riche de promesses. Mais trop ! La branche, là, ploie et craque, alourdie par la protubérance.
Le fruit que l’enfant guette, que la femme préserve est là, bien accroché aux branches, comme autant de promesses de joies ou de ripailles. L’enfant sait que bientôt, il montera le dérober au gré d’escapades ludiques ; la femme le couve comme pour mieux saisir l’instant où le fruit, prêt, se donnera au mieux de son être.
Tout est ici dans l’attente et la promesse et la profusion même sonne comme la joie retenue d’une miséricorde enfin préservée.
Mais la branche bientôt craquera, les fruits resteront verts comme autant de serments honnis.
Je savais que l’on pouvait s’enfoncer dans la misère et y succomber ; je réalise subitement ce que j’avais tâché, une vie durant, d’omettre : que l’on pouvait aussi défaillir de trop de richesses.
La puissance, toujours a partie liée avec la faiblesse, le désir avec la complainte, l’accomplissement avec l’échec.
Moïse était né, de nulle part, pour être universel : arraché au fleuve, il put croître à condition de n’être de nulle part. Et si Dieu l’eut pu élire d’entre tous, n’était-ce pas avant tout parce qu’il fut bègue. Il m’importe que ce logophore fût la première victime de la parole. Quand l’être, au plus secret de la parousie, s’exclame, alors doit se taire et confondre le prophète. Il n’y a pas d’homme qui debout puisse te maintenir quand bruisse l’être. La parole aveugle et l’accomplissement meurtrit. Moïse mourut à l’orée de la terre promise comme s’il était interdit, à jamais, d’entrapercevoir même le serment de l’être.
Rousseau avait compris que l’homme n’avait pu éclore que sous la férule d’une nature trop chiche de ses bienfaits pour n’être pas contraint d’œuvrer pour assurer sa survie ; mais avait-il vu que le résultat même de cet effort par quoi l’humain advient à lui-même reste cela même qui le menace le plus.
Au deux bornes de l’effort humain, la mort, ou, tout du moins, le flétrissement. Tel qui croyait gagner perd ; ce qui ne fait pas gagner le miséreux pour autant !
Le philosophe fouille jusque dans les tréfonds de ce qui assoie nos savoirs mais au moment même où il pense assurer enfin ce regard neuf et libre qui nous eût permis de n’être plus la dupe ni de nos peurs ni de nos idoles, au moment même où les valeurs s’effritèrent sous ses coups de buttoir, il s’effondra, muet et bientôt immobile livré comme par ironie aux sollicitudes pudibondes de ses deux mégères acrimonieuses.
Il en va des puissants comme des faibles non point tant parce que la roue tournerait, mais que, plus simplement, tout revînt au même. Au mitan de la vie, quand le regard se porte vers le temps perdu, et ose à peine se prolonger tant ce qui advient est morne ou rugueux, au lieu où l’envers et l’avers s’équilibrent, où humilité et démesure se confondent, se joue, oui je le crois, la part de l’ombre.
Par paresse ou simple habitude nous convenons que l’ombre a partie liée avec la souffrance et le mal quand si benoîtement, la lumière offrirait les prémices de l’être. C’est oublier, trop facilement que l’ombre ne saurait éclore sans la lueur portée de l’arc solaire. Entre la lumière et l’ombre, toujours quelque chose ou quelqu’un qui fait obstacle ou protège. Car c’est oublier un peu vite combien l’ombre est aussi ce qui repose et restaure.
Platon avait deviné que cet obstacle était aussi ce qui transfigurait l’être en paraître, et dégradait la vérité en illusions. Il est donc bien ici, ce lieu magique, à l’orée de la caverne ou à l’apex du cône, qu’importe, dans cet entre-deux ou tout se mêle et confond, richesse et pauvreté, amour et haine, être et paraître.
Je rêve de ce lieu, mais après tout, ne serait-ce pas simplement un moment, où tout encore une fois pourrait se prendre à rebours, vie et mort, temps et espace, murmure et cri. Où, par la simple retenue de l’hésitation, les armes resteraient dans leurs fourreaux et les doutes dans l’horizon secret du silence et des rêves.
Les anciens avaient compris l’exhaussement divin de la parole. Je ne suis pas certain encore que le silence lui fût préférable mais déjà qu’elle est trop puissante pour ne pas s’offrir comme un luxe inespéré, l’ambivalence de l’être et du sens.
Ici, à l’ombre du prunier, je me repose et l’arbre me protège de la chaleur ; pourtant, au même moment il me sépare de la lumière en faisant obstacle à la vie. Il n’est pas de plus grande humiliation que cette funeste confusion des genres exigeant à jamais que la vie se paie toujours de souffrance, la parole de blessure. Je comprends aujourd’hui pourquoi le décalogue se conjugue à la forme négative, comme si l’être ne se pouvait décliner que comme un béance, et la parole comme une ombre.
Tel tend la main où l’autre verra l’arme fourbie ! Et l’adorable manie du compagnon de toujours subitement laissera craqueler toute sa vilenie escamotée.




La république s’exhibe, la république se donne


Les photos de jours d’élection ont ceci de particulier qu’elles relèvent manifestement de ce que dans le journalisme on nomme marronnier. Parce que la législation interdit que ces jours-là on traite de politique, que l’instant est au silence et à la réflexion de l’électeur, qu’enfin le temps est suspendu au sacro-saint 20h marquant la clôture des votes et la proclamation si ce n’est des résultats, en tout cas des estimations, la presse est condamnée à un exercice de haute voltige où l’on sait que pourtant elle excelle : parler pour ne rien dire… parce que rien ne se passe ni ne doit se passer.
Ces photos ne disent rien, relatent un non événement – car après tout n’est-il pas normal que nos élus soient les premiers à donner l’exemple. Ils sont pourtant dans l’exception puisqu’au moins pour ce qui les concerne le secret du vote n’est pas malaisé à deviner. Elles ne disent rien mais incarnent à leur manière le temps suspendu, qui n’est pas l’éternité, et prises successivement, le temps qui passe, et nos mœurs changeantes. Comme s’il n’était pas de devenir plus assourdissant que l’éternité. Ou que, mais nous le savons, le sens parce qu’il n’est pas immédiat, se construit lentement en strates successives, où la ligne de flottaison résume l’ambivalence de l’être, la polysémie du signe.
Grande différence entre ces trois photos, évidemment que le Général nous soit présenté seul quand les deux autres accompagnent leurs épouses n’est pas anodin. Pour le premier, il s’agissait d’un acte public, parce que politique, parce que républicain. Celui qui incarne la France, l’incarne doublement – remarquons le tableau accroché représentant le De Gaulle de 40, permettant au grand œuvre de se réaliser de la transmutation de l’héroïsme résistant en politique ordinaire même si charismatique- il jette doublement son regard vers l’avenir ; la prise de vue s’opère à distance comme pour mieux marquer la déférence ou mettre en scène cette réalité profane illustrée par l’élu ordinaire et l’assesseur transfigurée par le Général, non en tant qu’homme (le vieillard votant) mais qu’incarnation de la France éternelle (le héros du 18 Juin). C’est toute la métaphysique de l’élection qui se joue ici dans cette sobre mise en scène : celui qui vote, au moment où il vote n’est rien, plus ou pas encore ; l’acte qu’il perpétue est une onction sacrée de légitimité qui à la fois sacrifie le sortant et exhausse l’impétrant et, par ce sacrifice, réalise l’union du peuple et la promesse de l’avenir.
A²l’inverse, avec Pompidou ou Chirac, ce n’est plus le vote qui est sacralisé mais la main qui se serre ou qui choisit : on n’est plus dans le politique mais dans la communication. Entre temps, la politique s’est égarée dans les plans marketing : il importe moins d’être que de montrer que l’on agit, que l’on est efficace. Dès lors c’est l’homme ordinaire, proche de nous qu’il faut montrer. Pompidou se savait à cent coudées du Général et l’acceptait humblement : d’où sa femme, l’accompagnant jusque dans le geste parallèle ; d’où la tenue de Pompidou –très décontractée, sportswear, comme nous, quoi !- tout juste compensée par l’élégance de Madame comme pour mieux marquer que si l’on procède du peuple au point de vouloir s’en approcher, il n’en reste pas moins qu’on ne lui appartient pas- ou plus ! L’urne est au moins au centre qu’au milieu de la photo signe péremptoire qu’elle n’est que la boite noire de la communication, ce par quoi il faut transhumer pour aller vers l’électeur, un moyen, l’essentiel étant ailleurs.
Avec Chirac, l’urne disparaît : le plan est pris de très près ; il n’y a plus de déférence, encore moins de courtoisie ; on se vautre dans la trivialité pure, dans la comédie absolue. Le geste croisé, apparemment maladroit n’est là que pour révéler une spontanéité feinte, une complicité construite : importe peu l’ordre dans lequel on prend les bulletins, à la fin le choix est le même. Le vote n’a pas à être montré, l’essentiel est dans le choix qui fonde le pacte républicain. Croix de bois, croix de fer ! La croix dessinée par le geste chiraquien esquisse notre choix dans sa vanité ou fatuité : que vous préfériez l’ardeur de Monsieur, ou la hautaine dévotion de Madame, ceci reviendra au même. Chirac fait oublier ses origines plébéiennes dans l’élégance patronnesse de Bernadette. Rien de moins peuple que cette femme pourtant populaire ! Elle symbolise la revanche (la victoire en tout cas) de la bourgeoisie libérale sur ces trop nombreuses années où la gueuse s’était donnée aux rouges. Madame est devant, aveuglante de proximité à force d’être hautaine ; elle entrecroise son geste avec celui du Président, parce qu’à sa manière elle le contrefait. Cette croix feinte est la victoire de la communication sur le politique. D’une photo à l’autre, le public est là qui assiste à la comédie. La république s’exhibe, impudique en public.
Sans coup férir, une représentation a chassé l’autre : le boulevard a remplacé l’agora,



Laval
ou le palindrome


Octobre 1945 - Paris, France Pierre Laval, ancien chef du gouvernement de Vichy, s'exprime au cours de son procès. Condamné pour haute trahison, il sera fusillé le 15 octobre 1945.

Pierre Laval lors de son procès. La main sur le cœur, il témoigne ; se défend. Il y a quelque chose de pathétique dans cette posture d’un homme debout, quand tout le monde est assis ; d’un homme face à l’appareil, face donc aussi au président du tribunal, face à l’histoire.
Il tourne le dos au public, et de tous ceux qui sont supposés attentivement l’écouter, puisque plus tard le juger, il n’en est qu’un qui semble le regarder, le scruter même, la tête calée sur la main gauche.
Mise en scène toujours dramatique que celle des prétoires, jusqu’à ce clair-obscur que ne semble pas illuminer un lustre plutôt kitsch, comme si la seule lumière qui vînt arracher la cour aux noirceurs du temps ne pouvait être qu’obvie, et finalement assez faible (en haut à droite.)
Tout, sans doute, est visible dans cette photo à qui veut regarder, mais à qui sait regarder, surtout, parce que connaît l’histoire et la suite de cette histoire : le pouvoir et la chute ; grandeur et misère ; justice et simulacre politique ; vérité et mensonge. C’est pourquoi cette photo ne montre rien, pour dire tout.
La main sur le cœur, de cet homme amaigri, au reste d’élégance désinvolte qu’illustre la main dans la poche, droit dans la défense de son bilan. Ombre et lumière, va et vient entre lâcheté et héroïsme, collaboration et résistance : la France règle ses comptes et se débarrasse de son passé, si peu glorieux. L’homme mourra, piteusement exécuté, après une tentative de suicide ratée. Laval est le symbole même de ce que la France ne veut pas voir d’elle-même, et l’efface. Il reviendra, par la bande, comme la mauvaise conscience d’une épuration rarement glorieuse, vite bâclée, il resurgira, beaucoup plus tard, comme la dérive même d’une France qui, de gauche, se glissa, peureuse, dans la couche débraillée de la révolution nationale, pour se délecter enfin des remugles fétides du fascisme.
Laval, est tout dans ce palindrome qui résume l’époque étonnante, et le tourbillon affolé des valeurs. Populaire et populeux à en mimer la gouaille, maquignon dans l’âme, le châtelain auvergnat contrefait ici la sincérité de la potence. Deux ans avant, c’était Blum qui à Riom, se défendait. Ronde des vaincus, tourbillon des vainqueurs, palindrome des valeurs, Laval serait victorieux en ceci de nous faire croire que l’un et l’avers se valent. Ce qui est faux ! Néanmoins, demeure le malaise ; dirimant !
Malaise de cette glissade qui fit chuter une génération et se douter de l’humain.
Il y a du Judas dans cet homme-là, et l’on cherche les deniers de la prébende. Il fut l’exécuteur ultime de notre XIXe siècle : avec lui, meurt le progrès, et l’espérance naïve.
Cet homme-là n’est symbole de rien, juste la glissade qui relie le rêve au cauchemar.

02 septembre 2005


Le tiers inclus
11 octobre 2000 - Yitzhar, Cisjordanie Un colon juif ultra-orthodoxe assiste avec son bébé aux funérailles du juif américain Hillel Liebermann, tué par des Palestiniens à Naplouse. © AFP / Menahem Kahana

L’homme tient un bébé dans les bras. Son regard légèrement baissé semble fixer quelque chose qu’on ne voit pas. La légende indique qu’il assiste à un enterrement ; nous ne pouvons pas le savoir. En revanche ce que nous voyons tient en l’incroyable réunion sur le même homme des trois ordres que Dumézil croyaient répartis. Le religieux, le paysan et le militaire se rejoignent ici avec une violence que même l’enfant ne parvient à atténuer.
La composition même de la photo dispose en une triangulaire qu’on peut imaginer métaphysique : le couvre-chef à l’apex, le fusil et l’enfant à la base. L’enfant, sur la droite, blotti contre le père pourrait représenter l’avenir si sa tête n’était tournée vers la gauche ; le fusil, à gauche, un passé qu’on refuse devoir se renouveler, s’il n’était incliné vers le bas, vers la droite.
En réalité, cette photo révèle une seconde triangulaire, plus cruelle encore, se jouant autour des mêmes éléments, mais renversée. A la base, l’enfant ; aux deux angles, le chapeau qui symbolise le religieux et le canon du fusil ; au sommet, le fusil, encore, comme si la crosse pouvait conduire alternativement à la prière ou au feu fusant de la balle ou que, pire encore, les deux fussent identiques.
Quelque soit la manière dont on décide d’orienter la triangulaire, elle a ce talent rare, qui sans doute explique la gêne éprouvée devant ce personnage, de réunir ce que d’ordinaire nous croyons s’exclure : la guerre, la foi et la vie.
Je suis le chemin, la vérité et la vie, disait le Christ : ici la vie semble comme écartelée entre vérité et mort ; comme écrasée par ce couvre-chef qui surplombe certes vie et mort, mais semble surtout en barrer l’horizon. Regardons bien, il n’est ici que lignes droites, que sécantes, organisées dans un espace géométrique tracé non pour réunir mais pour séparer.
Où l’on voit combien ce sont moins les éléments qui font sens que leur disposition qui fait glisser le sens. Tout particulièrement, par la rotation vertigineuse de cette triangulaire, elle fait virevolter le sens au point de le perdre. Car rien ici n’est à sa place. Rien non plus n’est ici rationnel, ni la vie dont on sait l’absurde, ni la foi dont on sait l’insoluble. Les trois pointes devraient s’exclure.
Quand même la tripartition de nos ordres entre Mars, Jupiter et Quirinus (bellicare, orare, laborare) ne fut jamais que l’imaginaire de nos projets, le paradigme jamais atteint de nos systèmes, et qu’il y eut toujours quelque fascination à contempler cette exception culturelle qu’est le moine-soldat ou le guerrier paysan, il y a lieu de s’écarter, avec effroi de cette réunion tératologique des trois ordres. Homme complet que cet être qui chemine, sûr de son combat et fier de son enracinement ? Non, assurément ! Il n’est que dans les rêves que la suspension du temps et l’effacement du tiers exclu se conjuguent pour produire le dévoilement de l’être. Ici non plus, les contraires non plus que les instants ne s’annulent mais se télescopent plutôt en une spirale infernale qui a un nom : fanatisme.De sémiotique ici il n’est rien de carré mais au contraire tout de la spirale infernale ou du cercle, vicieux. Comment comprendre autrement que ces vertus sublimes, prises séparément, de l’engagement devant l’être ; de l’enfantement généreux ou du courage à sauvegarder terre ou racine, instillent en nous à ce point l’âpreté saumâtre : la peur.
La photo dit ici l’essentiel : la promesse n’a pas été tenue. Les flots se sont écartés, et la mer traversée pour échapper à l’esclavage et la mort, pour faire d’Israël un peuple de prêtres. Or, du prêtre ne nous est proposé que cette infâme mixtion qui défie la raison et le sens. Quand le tiers s’invite à la table du fermier général, quand il s’inclut ainsi, usurpant une place qui n’est pas la sienne, alors, oui, très vite il préside, ou il parasite, puisque c’est le même mot. A cheval sur le canal de la communication, où transitent sens et regard de l’autre, subrepticement il bloque tout. Il était moyen : il devient extrême. Il était à l’intersection le messager : il se fait destinataire. Il est de notoriété que l’usurpateur occupe toujours la même place : d’intermédiaire, il devient fin ; où il devait intercéder, subitement il interdit ; où il fallait traduire, désormais il trahit. Emmanuel incarnait le symbole, vient le temps du diabole qui décharne. La triangulaire se fait trinité, mais celle-ci est mortifère : regardons bien elle engage bien le soldat, le prêtre et le paysan. Au lieu qui sépare, où se meut le diabolique, brame la mort qui entend persifler les balles, de la vérité ou du fusil, c’est selon, c’est égal ; car quand le tiers s’invite au banquet de la vie, il n’a rien de plus à imposer que le silence du sang et de mort. Il suffisait ici de saisir l’instant où, le tiers incarnait l’enfer qui a nom fanatisme.
Cette photo l’a fait, ce pourquoi elle est exemplaire.



Le pape aura été un symbole plusieurs fois au cours de son long pontificat. Mais un symbole changeant. Premier pape non italien depuis les pontificats avignonnais, héraut implicite de la lutte antisoviétique qui deviendra parangon du renouveau de l’église une fois le bloc de l’est effondré. C’est, qu’entre le monde de 1978 et celui de 2004, il n’y a plus grans chose de commun.
Cette photo, prise en 99, est celle d’une messe de béatification. Elle montre le Saint Père,assis, drapé dans une vêture cérémoniale que le vent semble mouvoir dans un jeu d’ombre et de lumière. Il tient de sa main droite un crucifix
Deux éléments frappent l’imagination et forcent l’analyse qui font de cette photographie non pas simplement le reportage d’un événement mais un emblème :
Ø La contradiction frappante entre le crucifix, fièrement érigé, et le port, brisé, du pape. Le vicaire est le crucifié lui-même comme si sa souffrance, insensiblement glissée de la croix à la tête, envahissait le messager.
Ø Le mouvement même qui anime la composition. Du bas à gauche vers le haut à droite. L’avenir est dans cette croix dressée, mais courbée vers quoi tout conduit, du faste élégant et moiré d’un drapé claquant au vent, à cette tête effritée de douleurs que la mèche effilochée, presque duveteuse, rappelle néanmoins.
On remarquera que ce ne sont pas, en eux-mêmes, que crucifix et tête voûtée font sens mais par la dynamique qui relie l’un à l’autre. Le pape, qui est l’officiant suprême, certes, mais n’est, après tout, que l’intermédiaire, subitement dans cette capture insolite d’un instant de souffrance, se métamorphose : il est la souffrance incarnée. Et donc l’essence même du christianisme. L’agneau incarné, il est celui qui prend sur lui la souffrance du monde : sans se substituer au Christ, ce qui serait parjure, mais en devient pourtant l’incantation. Il est le chemin de souffrance qui mène à Dieu, d’où ce mouvement ascensionnel qui glisse du drapé au crucifix incurvé. Reprenons, car cette transhumance du sens est plus riche encore : au même titre qu’Aaron est le porte parole de Moïse qui est celui de Dieu (« tu seras son Dieu comme je suis le tien » dit Yahvé à Moïse à propos d’Aaron), Jean-Paul II est le symbole du symbole du Père. Médiateur du médiateur, il est le chemin, quelque chose comme un passage et pour cela interminable comme son règne.
On remarquera ensuite l’opposition entre l’élégance noble de la vêture et l’austérité rugueuse du crucifix. Il y a quelque chose qui pourrait sembler tragique et somme toute assez protestant dans cette dénonciation de la richesse de l’église. Le dualisme manichéen richesse/pauvreté ; péché/sainteté aurait pu fonctionner n’était, entre les deux pôles de cette binarité, la tête voûtée du pape, comme brisée, mais auréolée d’une couronne immaculée et volatile de cheveux.. Il est bien ici, à sa juste place d’intermédiaire, traduisant en même temps que trahissant la parole du Très Haut. Il est au mi-lieu de tous les sacrifiés, de tous les sacrifices. Entre le béatifié qu’il exhausse, et le crucifié qu’il incarne, Jean-Paul II porte sur son visage le rictus du devoir ; de la certitude qu’il n’est pas de place humaine enviable, pas même celle de suprême intercesseur.
C’est en ceci que cette photo excède l’événement qu’il relate : il ne fige pas une pose ; il est l’essence de ce qui indispose.
l'intention ds ce blog de faire figurer quelques analyses d'images