Avant tout matin, parce qu'il n'était encore ni terre qu'un soleil réchauffât, ni temps qu'un merle enchantât; avant tout espoir parce qu'il n'y avait encore aucune défaite à regretter ni même de désir douloureux à rassasier; à l'extrême pointe de la nuit grise mais quiète cependant, se tenait Il est.
Seul.
Où qu'il portât son regard, il n'envisageait que Lui. Où qu'il prêtât l'oreille, il n'entendait encore que l'ultime rémanence de son nom: YHVH
Alors, las de tant d'incantation, il saisit, de ses deux mains jointes, les quatre lettres de feu qui composaient sa puissance et les projeta au loin dans le néant.
Le Yod s'enroula sur lui-même comme la foudre sur elle-même entrelacée puis il auréola la face du Seigneur. Mais l'espace parcouru du néant vers la face de Dieu était désormais illuminé.
YHVH n'était plus silence mais Lumière.
Le Hèt fragile, presque titubant, retomba maladroitement sur ses pieds, manquant presque de tomber mais se retint à son double. Accoudés l'un à l'autre, sans même réaliser qu'ils inventaient par là l'union et le compagnonnage.
YHVH n'était plus silence mais amour.
Le Vav curieusement, resta suspendu dans les airs, tel le glaive: ses deux branches convergentes semblèrent, selon que l'on regardait d'un côté, réunir, solidement attachés, les deux versants du monde ainsi créé; et de l'autre, ouvrir tout l'éventail de l'histoire possible.
YHVH n'était plus silence mais Messager.
De Son nom enfin épelé, Il venait d'inventer la puissance, l'amour et la justice.
Alors, dans le maelström épais des commencements ultimes, se formèrent tout ensemble forêts et monts, îles et continents, plaines riches de blé et déserts prometteurs d'oasis. La vie ne manqua pas longtemps à ce chatoiement de couleurs et de formes puisque surgirent tout aussitôt poissons et fauves, chatons miaulant et humanité balbutiante.
A l'aube ainsi dessinée par la puissance, la création éclatait de mille lumières, et dans sa jeunesse impétueuse dessinait les incroyables contours de la vie.
Mais l'homme grandit, dans sa merveilleuse et terrifiante faculté de choisir. Ainsi, inéluctablement entraîna-t-il la création loin à l'écart de l'être comme s'il n'avait pu s'affirmer que dans la palinodie de ses origines et la corruption de son pouvoir.
Les nuages noircirent, qui s'amoncelèrent au dessus des cimes, les vents gonflèrent qui agitaient les océans et fouettaient les chênes. Alors l'univers, insensiblement, presque par défi, s'éloigna; à en perdre haleine, à en perdre beauté et sens.
Le monde avait quitté le berceau de son âme et tentait sottement de s'inventer un avenir insolent comme si la vie et la justice pouvaient se perpétuer dans le déni de ses racines.
La pierre de soutènement qui reliait la création à l'être s'était effrité et manquerait bientôt de céder.
Resterait-il épissure qui puisse encore sauver la création de s'égarer ainsi à l'écart de l'être?
Loin, tellement loin, au retrait ultime des mondes, ici, dans le secret d'une masure presque détruite par les vents et la négligence des hommes, au recoin chancelant d'une chambre qu'éclairait à peine la lueur sombre d'une bougie presque éteinte… un enfant!
Debout, la tête haute, la main levée il tenait l'archet, et par ce geste haut que lui avait enseigné son maître, il apprenait la fierté d'être un homme.
De son minuscule violon, si fragile qu'on eût dit un jouet, mais des notes aussi, caressées sur la corde avec le sérieux que seuls les enfants savent encore consacrer à leurs tâches, s'exhalait l'haleine de la vie.
Les doigts gourds de tant de maîtrise, le souffle retenu comme si la moindre respiration avait pu altérer l'harmonie de la fugue, le sourire épanoui de l'enfant s'unissaient pour offrir au monde la fresque ultime du pardon, la poésie du service et la symphonie de la quête.
Ce soir encore, par le miracle renouvelé de cet enfant qui apprend à jouer Mozart au frêle violon de la générosité, la création se maintient dans l'ombre portée de l'amour divin, et l'haleine pure de l'enfant s'entremêlant aux notes évaporées, compose la musique de l'alliance.













